Théâtre: Au Festival de Béjaia, une pièce sénégalaise répond à Nicolas Sarkozy - Radio M

Théâtre: Au Festival de Béjaia, une pièce sénégalaise répond à Nicolas Sarkozy

Ghada Hamrouche | 18/02/20 10:02

Théâtre: Au Festival de Béjaia, une pièce sénégalaise répond à Nicolas Sarkozy

Le jeudi 26 juillet 2007, le président français Nicolas Sarkozy, qui venait d’être élu, est allé à Dakar, au Sénégal, prononcer un discours ouvertement moralisateur à l’adresse des africains. « Le drame de l’Afrique c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’Histoire », a-t-il déclaré à l’université Cheikh Anta Diop, l’éminent anthropologue sénégalais. Il a ensuite critiqué le paysan africain qui « vit au rtyme des saisons » et qui serait récalcitrant à l’idée du progrès. Ce discours a fait scandale. Douze ans après, les artistes et intellectuels africains continuent de répondre au chef d’Etat français en déconstruisant sa thèse puisée dans la culture de la droite populiste européenne. Au 10 ème Festival international du théâtre de Béjaia, qui se déroule jusqu’au 19 février 2020, le metteur en scène, comédien et sculpteur sénégalais Djibril Goudiaby est venu apporter sa réponse dans la pièce « Le Musée », présentée au Théâtre rgional Abdelmalek Bouguermouh. A travers l’histoire d’un conflit entre un oncle, attaché à la tradition, et un jeune diplômé, formé en Europe, sur la conservation des « objets sacrés ». L’aîné ne veut pas qu’on touche à ces objets, et le jeune entend protéger l’héritage des ancêtres en créant un Musée pour le mettre en valeur. Ce débat, qui reste contemporain en Afrique, existe toujours, mais évolue dans la réflexion. Dans les dialogues, les cinq personnages évoquent le patrimoine culturel africain qui remonte loin dans le temps. La civilisation est née en Afrique, ce n’est pas un slogan, mais une réalité. Et, pour le dire autrement, l’Histoire, c’est d’abord l’Afrique. Djibril Goudiaby, qui est également directeur artistique du festival Casamance sur scène, a pris soin d’évoquer la Charte Mandingue qui est considérée comme la première Déclaration universelle des droits humains. Elle avait été proclamée par l’Empereur du Mali en 1222 et portait sur certains principes comme le rejet de la guerre, le respect de la vie et le refus de la servitude.

Restitution des objets culturels pillés en Afrique

« Comment ont-ils fait pour cacher cela ? Cette Charte a été ignorée par les historiens, n’est enseignée ni à l’école et ni à l’université»se désole Djibril Goudiaby. En filigrane, la pièce « Le Musée » revient sur l’idée de la protection des objets d’art africains que certains pays européens ont accepté de restituer après des années de lutte diplomatique, politique et intellectuelle. Certaines capitales européennes ont prétexté l’absence de structures muséales africaines capables de recevoir et de conserver les pièces du patrimoine culturel, artisanal et historique du continent africain. Pour Djibril Goudiaby, la contrainte relative aux Musées est dépassée puisque plusieurs pays du continent ont pris des initiatives comme le Sénégal qui a crée, fin 2018, le Musée des civilisations noires à Dakar. Selon les experts, 80 % du patrimoine culturel africain est toujours en dehors de l’Afrique, éparpillé dans le monde. Des œuvres et des objets pillés durant les colonisations européennes au XIX ème siècle. En France, plus de 90.000 pièces du patrimoine culturel africain sont répertoriées dans les musées. En 2017, le président français Emmanuel Macron s’est engagé de restituer ces œuvres à leurs propriétaires africains. En 2018, Paris a annoncé qu’elle restitue 26 objets culturels au Bénin qui proviennent d’un pillage militaire (qui était légal à l’époque coloniale jusqu’à 1899). Des objets réclamés depuis des années par le Bénin. Le rapport rédigé par l’écrivain et économiste sénégalais Felwine Sarr et l’historienne de l’art française Bénédicte Savoy à Emmanuel Macron sur les biens culturels pillés en Afrique a, en grande partie ignoré l’Algérie, colonisée cinquante ans avant « le partage de l’Afrique » en 1885. La pièce « Le Musée », qui se distingue par la puissance du texte, porte donc une réflexion très actuelle en Afrique sur la reprise de ce qui a été pris de force au continent et sur la protection réelle du patrimoine culturel. Dans cet esprit, Djibril Goudiaby travaille avec les membres de la compagnie théâtrale Bou Sanaa pour la création d’un Musée des Arts et du patrimoine de la Casamance à Ziguinchor, à 450 km au Sud de Dakar. La pièce jouée à Béjaia est une « fenêtre » artistique sur ce projet ambitieux.