« La reclassification des archives de la guerre est un effet du régime sécuritaire qui règne en France » (Enquete) - Radio M

« La reclassification des archives de la guerre est un effet du régime sécuritaire qui règne en France » (Enquete)

Radio M | 21/09/20 15:09

« La reclassification des archives de la guerre est un effet du régime sécuritaire qui règne en France » (Enquete)

Historien d’outre atlantique, passionné par l’histoire de l’Algérie, Terrence G. Peterson nous introduit, par cet entretien dans les enjeux , tenants et aboutissants, de la décision de l’Etat français de verrouiller l’accès aux archives de l’armée française, notamment, les archives de la guerre d’indépendance.

Depuis  le 1er janvier 2020, certaines archives déclassifiées par le Service historique français de la Défense sont de nouveau re-scellées. Il en est ainsi des archives « algériennes » ( datant de 1940 à 1964) ainsi que les archives de la guerre d’Indochine et des archives de la 2 éme guerre mondiale. En tant qu’historien, chercheur, féru de la question algérienne, comment avez-vous pris le revirement de l’Etat français (en matière de déclassification des documents de plus de 50 ans) et qu’est ce qui justifierait, selon vous une reclassifification d’archives -dont certains étaient du domaine public depuis une dizaine d’année- ?

Pour la plupart des chercheurs qui travaillent dessus, la reclassification de ces archives est vécue comme un choc. Elle l’est d’autant plus surprenante qu’aucun changement allant dans ce sens ne l’annonçait auparavant, et comme précisé à juste titre, la grande majorité des documents concernés par cette consigne de reclassification ont déjà été librement communicables depuis longtemps– au minimum depuis 2014. Cette reclassification n’est donc pas logique. Des centaines de chercheurs ont déjà eu a travailler sur ces archives – moi-même sur les archives de la guerre d’Algérie – et leur caractère de confidentialité est frappé largement de caducité.

Dans une contribution récente traitant de la question des archives justement (publiée dans War on the Rocks), vous faites le parallèle avec le cas (d’école) américain. A savoir qu’en  1999, un amendement au Defense Authorization Act, a imposé des limites à la déclassification dans les archives américaines. L’amendement qui visait au départ à protéger contre une divulgation par «  inadvertance » de documents liés au programme nucléaire US a finalement permis au ministère de l’énergie, au ministère de la défense et à d’autres agences fédérales d’entrer dans les archives nationales et les bibliothèques présidentielles pour en retirer des milliers de documents  et reclasser discrètement des millions de pages de documents pour des raisons que vous avez qualifiez de «  douteuses ».  Si nous sommes en présence du même cas de figure, que veulent « cacher » et/ou soustraire au domaine public, le gouvernement français ?

En fait, nous ne savons toujours pas pourquoi le gouvernement français a décidé de refermer ces archives anciennement classifiées. Le Service Historique de la Défense a expliqué qu’ils « applique[nt] des consignes reçues du Secrétariat général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) et des autorités du ministère des Armées visant au respect de la réglementation sur le secret de la défense nationale. »

Mais ni La Secrétaire général de la défense ni le Ministère des Armées n’a précisé pourquoi les consignes ont changé. Je n’imagine pas qu’ils cherchent à protéger des secrets spécifiques ou cacher des faits controversés. Je dirai plus que ça : la reclassification est un effet du régime sécuritaire qui règne actuellement sur la France. Un tel régime donne la priorité à l’ordre sur les droits d’accès public. En ce sens, la comparaison au Defense Authorization Act aux Etats-Unis est utile parce que dans les deux cas, français et américain, le re-vérouillage des archives a été motivé par un soupçon généralisé de la transparence.

La recherche archivistique et l’innovation  et/ou veille stratégique sont, pour vous, et pour tout Etat impérial qui se respecte, consubstantielles. En érigeant des barrières à l’accès aux archives, écrivez vous,  le gouvernement français « étouffe le travail critique sur sa diplomatie, sa politique nucléaire, ses interventions étrangères (…)qui pourrait éclairer des décisions plus intelligentes à l’avenir ».  Pour plaider la cause des archives en accès libre, vous donnez l’exemple de vos propres recherches compilant, même sommairement, les données recueillies par l’armée française au milieu de la guerre d’Algérie et qui ont donné lieu à des remise en cause de certaines « hypothèses de longue date » sur le conflit comme  « l’aphorisme selon lequel l’armée française a gagné la guerre militairement mais l’a perdue politiquement ». Des hypothèses qui ne sont pas « nécessairement confirmées par la richesse des données qui restent non analysées dans les archives ». Vous en déduisez que ce genre d’ « hypothèses erronées »  sur la nature de la révolution algérienne, entre autres,  se sont « finalement révélées fatales pour l’effort de guerre français en 1962 ». Pourriez-vous être plus explicite ?

A mon avis, la recherche archivistique est importante pour des raisons multiples – morales, légales, scientifiques, et même pour guider nos législateurs et leaders. Depuis la guerre d’Irak, les états occidentaux ont redécouvert les méthodes et les principes de la guerre contra-insurrectionnelle sans le contexte essentiel nécessaire pour garder une distance critique vis à vis des sources qui sont, à l’origine, produits d’ un contexte colonial très différent du nôtre.

Il y a une tendance, chez les technocrates et certains spécialistes de guerre contre-insurrectionnel de lire les écrits des anciens officiers français comme la vérité crue. Mais dans les archives, il y a une montagne des documents pas encore analysés qui renvoient une image différente.

L’aphorisme selon lequel l’« Armée française a gagné la guerre militairement mais l’a perdue politiquement » heurte du fait que dans les comptes-rendus de l’époque, dans les archives, on ne marque pas nécessairement un affaiblissement de la violence après le Plan Challe en 1959-60 ; et si ce fut le cas, ce n’était pas aussi important ou durable que nous l’avions pensé dans la passé. Même on peut se s’interroger comment l’armée a distingué une victoire « militaire » d’une victoire « politique » dans un conflit à la base politique ? Est-ce que c’est possible ? Il reste encore un grand travail d’analyse statistique et théorique à faire avec ces documents qui ne saurait avancer si ces comptes-rendus estampillés « secrets » sont reclassifiées.

Vous travaillez actuellement sur un ouvrage traitant de la théorie et de la pratique de la « contre-insurrection » française pendant la guerre d’indépendance. Les dirigeants militaires américains et au-delà, la doxa de l’armée américaine en guerre perpétuelle et dans de nombreux coins du globe, s’inspirent des méthodes des officiers français. Qu’avez-vous découvert à propos de la «  guerre « psychologique » et des  «  opérations de pacification » mises en œuvres par la puissance coloniale en Algérie ?

C’est un sujet qui m’intéresse particulièrement. Au demeurant, la « guerre psychologique » ou les « opérations de pacification » , de l’Armée française précisément, continuent à susciter un tel intérêt pour les spécialistes de « counterinsurgency ». Le terme « guerre psychologique » évoque, en réalité, le lavage de cerveau ou des complots, mais pour l’armée française, pendant la guerre indépendance, ce fut également un effort « utopique » à reconstruire la société algérienne sur le modèle de la France métropolitaine. Le fil d’Ariane qui unit la théorie et la pratique de la ‘contre-insurrection’ des années 50 a nos jours est la volonté de transformer la société profondément pour éliminer tout base de support pour les « rebelles ». Cette théorie de guerre – en Algérie et ailleurs – a refocalisé l’action de l’armée sur la population et a permis une violence matérielle et culturelle profondes.