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L’éléphant dans le salon (blog de Jaffar Lakhdari)

Info Radio M | 30/03/21 11:03

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L’éléphant dans le salon (blog de Jaffar Lakhdari)

Par Jaffar Lakhdari

« Le vieux monde se meurt, le nouveau est lent à apparaître, et c’est dans ce clair- obscur que surgissent les monstres » Antonio Gramsci.

Le Hirak, mouvement citoyen est une révolution nationale démocratique, dans son projet : un Etat de droit démocratique; dans sa méthode : la voie pacifique et politique du changement et dans sa composante : la réunion de toutes les couches et catégories sociales du pays autour de la volonté commune de changement démocratique.

Maintenir l’unité, la cohésion du mouvement dans ses trois dimensions est le défi que doit relever quotidiennement le Hirak pour réussir. C’est ce que rappelle l’analyse d’Ihsane El Kadi dans son blog au titre délibérément provocateur « Pourquoi la place de Rachad doit être protégée dans le Hirak ».

L’article souligne le danger d’une fracture du mouvement autour de la question de l’islam politique et du traumatisme de la décennie noire, thèmes jusques là éludés par le Hirak. Eludés mais pas ignorés.

Retour d’un refoulé collectif ? Ultimes manœuvres d’un régime qui faute d’être capable de réunir autour d’un projet, peut encore diviser autour d’un rejet ? Probablement les deux.

Cependant au-delà de ces deux aspects bien réels que le Hirak doit donc apprendre à gérer pour réussir, il y a une dimension bien plus importante qui selon l’expression imagée de « l’éléphant dans le salon » occupe tant et si bien l’espace qu’on ne le distingue plus. On ne voit que du gris.

Tout changement réel fait face à la résistance du pouvoir en place qui tente de se restaurer par tous les moyens. Cependant dans le cas des révolutions dites des « printemps arabes », il existe un autre écueil que n’ont pas eu à affronter les courants démocratiques en Europe de l’Est ou en Amérique Latine qui eux donc, n’avaient à se soucier que des tentatives de restauration.

Ce deuxième obstacle à franchir dans la voie de la transformation démocratique est celui de la « révolution conservatrice » de l’Islam politique qui, à la faveur de ces changements, a pu espérer réaliser le projet qu’il porte depuis son essor dans les années 1980.

Les démocrates des pays arabes, attachés au principe d’une souveraineté populaire inaliénable, doivent donc naviguer entre l’écueil de la restauration autoritaire et celui de la révolution conservatrice. Entre le risque autoritaire et le risque totalitaire dont est porteur le projet théocratique. Tous deux travestissent la démocratie pour mieux l’asservir.

Très vite en Egypte, en Syrie en Tunisie, on a vu le courant de l’islam politique dominer la scène politique. C’est ce qui a fait dire à de nombreux observateurs qu’au printemps arabe a succédé l’« hiver islamiste », renvoyant aux éternels clichés de l’ « atavisme » de ces sociétés conservatrices.

Au-delà du traumatisme des années 90, il y aurait donc l’hypothèque que ferait peser sur toute transformation démocratique ce péril, pour beaucoup bien réel, d’une révolution islamo conservatrice qui finirait par absorber la révolution démocratique. Le fondement de cette menace est pour certains, l’hégémonie de l’idéologie conservatrice religieuse sur la société. Loin de s’estomper avec le temps, cette hégémonie s’est étendue au point que la norme religieuse est plus que jamais identifiée à une norme sociale inscrite dans le quotidien des Algériens. C’est l’éléphant dans le salon.

Gramsciens malgré eux, les conservateurs n’ont pas tant gagné une bataille d’idées qu’ils n’ont pas livré (et qu’ils auraient été bien en peine de gagner…) que réussi à diffuser la soumission à la norme. Plutôt l’orthopraxie que l’orthodoxie.

Enfin, rappellent ceux qui n’adhèrent pas à une vision idéalisée du Hirak, le deuxième écueil est bien plus important, complexe et enraciné que le premier.

Ceux qui, dans ce contexte, exigent le démantèlement du système et le respect de la souveraineté populaire, seraient ils aveugles à cette réalité ou pire, complices d’un tel projet pour des raisons qu’explique et documente toute une presse complotiste ? L’appel à « protéger » Rached ne procéde t il pas de ce supposé aventurisme politique ?

Si la vision essentialiste à la Huttington (ou du moins ce que l’opinion en a retenue), des sociétés à dominante musulmane était fondée, ce serait probablement le cas. Or ce que nous observons depuis des décennies dit exactement le contraire.

La société a changé et c’est d’ailleurs ce changement qui est le moteur de cette révolution nationale démocratique qu’est le Hirak. C’est aussi ce qui explique qu’elle ne s’arrêtera pas. Jeune, urbanisée, éduquée, totalement alphabétisée, féminisée, connectée, cette société n’a plus grand-chose à voir avec les clichés qui fondent les jugements essentialistes. Pour ne citer qu’un indice, plus de 50% des nouvelles promotions d’ingénieurs en Algérie sont des femmes. La vraie révolution en Algérie est silencieuse.

En dépit des apparences, cette société est en voie de sécularisation rapide. Si elle politise son action ce n’est pas au nom d’une vague eschatologie religieuse mais parcequ’elle est lucide sur les drames, bien réels, à venir si le changement exigé n’arrive pas et qu’elle entend écrire seule son propre avenir.

Ce processus de sécularisation est en réalité bien plus rapide que celui qu’a connu l’Europe à partir du XVI éme siécle.

Etalée sur plusieurs siècles, la sécularisation en Europe est aujourd’hui achevée, mais elle a suscité de nombreux conflits, souvent violents, au sein de ces sociétés. Contrairement à une idée reçue (« el islam din ou dounia »), il n’y a pas de singularité musulmane sur ce point.

Pour ne citer qu’un exemple proche et récent, quand Franco conquiert le pouvoir avec une violence extrême et le soutien déterminé d’organisations catholiques (Opus Dei, mouvement du Christ Roi et Carlistes qui mènent une guerre sainte contre la République), il proclame : « en Espagne on est catholique ou on n’est rien ».

Toutes les religions monothéistes ont une dimension théologico politique, dont elles ont eu à débattre pour transformer leur approche. Toutes se réclamant d’une forme de souveraineté divine, ou de droit divin, ont longtemps refusé le principe de souveraineté populaire inaliénable.

Toutes, on l’omet trop souvent, ont aussi fondé l’idée d’égalité ontologique des hommes en affirmant l’égalité des hommes devant Dieu, notion qui est l’une des racines des démocraties modernes.

Ce qui singularise le monde musulman c’est la rapidité et surtout le caractère récent de cette transformation. C’est ce qui fait que les révolutions des « printemps arabes » ont, non pas un, mais deux écueils à gérer.

C’est le fondement du paradoxe que nous vivons. Une société qui s’autonomise et réclame la citoyenneté qui lui est due, dans les termes de son référent culturel, de son « capital symbolique », qui n’intègre pas encore cette pleine autonomie du sujet citoyen, libre de tous ses choix. Paradoxe qu’a résumé Mr Laraba, président du comité d’experts chargé de la révision constitutionnelle : « une constitution est faite pour des citoyens pas pour des croyants ».

Dans un ouvrage remarquable, « La crise du discours religieux musulman » Lahouari Addi rappelle les termes de la nécessaire révolution copernicienne de la culture musulmane, du passage d’un idéalisme dogmatique à une pensée critique. Est-ce un hasard si l’auteur de la « Critique de la raison islamique » est aussi algérien (M Arkoun)? Les idées novatrices se fraient leur chemin malgré toutes les censures, quand arrive le moment d’une telle évolution.

En attendant, cette distorsion majeure entre la réalité d’une société en voie de sécularisation rapide et ses représentations, sa culture, son conservatisme apparent, génère une instabilité structurelle. Une crise dans la crise qu’il est vain d’ignorer.

Cette tectonique des plaques de la société peut être gérée de manière rigide et autoritaire ou souple et démocratique par le débat ouvert.

En réalité la dictature ne protège pas du fondamentalisme, et la démocratie n’y mène pas, bien au contraire.

Un régime autoritaire, par essence illégitime, aura besoin de faire des concessions sur ce qui ne lui paraît pas essentiel, ce qui se situe en dehors du champ politique.

C’est ce qui s’est passé ces dernières années en Algérie et qui a fait dire à juste titre à Said Saadi que si les islamistes arrivaient aujourd’hui au pouvoir, ils n’auraient plus grand-chose à faire, car tout a déjà été fait. En effet.

A contrario dans la Tunisie démocratique, avec un parti Nahda dominant, des débats impensables en Algérie, ont lieu tous les jours qui permettent à la société tunisienne d’ajuster progressivement ses normes à la réalité d’une société largement sécularisée.

Il en va de même au Soudan, un des pays où le mouvement des frères musulmans est le plus puissant et le mieux ancré, où au terme d’un long débat dans le cadre du processus démocratique en cours, les Soudanais ont fait librement le choix de la laïcité, entendue comme indépendance de la religion par rapport à l’Etat.

Ces évolutions fondées librement et démocratiquement ont de ce fait un caractère irréversible qu’aucune dictature si « éclairée » soit elle, ne pourrait assurer.

On observe en outre dans de nombreux pays, une évolution des mouvements islamistes devenant des partis conservateurs à « référent islamique » dans le cadre de processus démocratiques (parti Nahda en Tunisie, AKP en Turquie, PPP en Indonésie, PJD au Maroc, MDIA et FAI en Jordanie). Cette mutation est la tendance lourde et longue de ce courant qui opère une mue par rapport à son idéologie première. Le point d’ancrage de cette transformation est la reconnaissance de la légitimité exclusive dans le champ politique, de la souveraineté populaire. Le respect des libertés dans le cadre d’un processus démocratique, sont les éléments nécessaires à cet aggiornamento.

En Algérie comme ailleurs, le courant politique islamo conservateur a opéré et continue à opérer sa mue, tout comme en leur temps, les mouvements d’inspiration catholiques qui après avoir longtemps contesté le principe même de la démocratie, y ont renoncé devenant des mouvements chrétiens conservateurs ou chrétiens démocrates. Pour ces derniers, accepter la démocratie ne signifiait pas renoncer à leurs valeurs ou à leur projet théologico politique, mais à les promouvoir dans le respect des règles démocratiques. Ainsi en va-t-il du refus de la contraception, de l’avortement ou même du divorce que le dogme catholique continue à proscrire.

Cependant dans cette « dialectique de l’ancien et du nouveau », il y a une instabilité structurelle qui appelle à une grande vigilance. En outre dans le cas algérien, il y a bien sûr la tragédie de la décennie noire dont le traumatisme est désormais un élément constitutif de la personnalité algérienne.

Car si les Algériens sont unanimes à réclamer un état de droit démocratique, ils le sont tout autant à dire « plus jamais ça », d’où le mot d’ordre constant « silmya » que toutes les provocations n’ont pu faire dévier.

Voilà aussi pourquoi les mouvements issus du Hirak, proposent une conférence nationale autonome. Cette conférence permettrait à toutes les composantes du mouvement citoyen, sans exclusive, de dialoguer et de définir les contours d’un pacte politique, d’un contrat social, prémisses nécessaires au travail d’une assemblée élue qui seule pourrait fonder légitimement et démocratiquement la république à laquelle les Algériens aspirent.

Le fondement de tout contrat est d’abord la confiance entre les contractants. Pour que celle-ci se restaure, il faut des actes.

La proposition de Rachad d’exclure les figures de la décennie noire et de promouvoir de jeunes générations, va dans le bon sens. De même lorsque ces mêmes mouvements disent qu’ils ne poursuivent pas l’objectif d’un état théocratique, sans doute pourraient-ils faire preuve de plus d’audace en exprimant sans ambiguïtés, leur adhésion aux principes de liberté, au premier rang desquels la liberté de conscience, et d’égalité qui dans la société algérienne d’aujourd’hui signifie d’abord l’égalité de statut entre hommes et femmes.

Pour ce qui concerne la décennie noire, il y a eu un moment pour l’oubli, il y aura un moment pour la mémoire, l’un et l’autre sont nécessaires. Le débat entre la France et l’Algérie sur les questions mémorielles, soixante ans après la guerre d’indépendance, montre la difficulté d’un tel dialogue. Sauf à soliloquer, il est extrêmement difficile de concilier les mémoires sans raviver les plaies. Ce travail nécessaire viendra en son temps, dans le cadre approprié d’une Algérie démocratique où ces questions ne pourront pas faire l’objet de récupérations ou de manipulations.

Le système a beau jeu aujourd’hui d’agiter les menaces du séparatisme et de l’intégrisme face à un Hirak foncièrement attaché à l’unité nationale et à l’état de droit démocratique.

En maintenant son unité sans exclusive, dans la pluralité, le mouvement citoyen mène déjà des débats sur tous ces sujets et bien d’autres encore, malgré les difficultés et les interdits, faisant ainsi l’apprentissage de la démocratie, du débat contradictoire.

Le respect de la pluralité, la tolérance sont au cœur du consensus démocratique que certains confondent, à tort, avec la « démocratie consensuelle » et son unité de façade. En s’affranchissant de celle-ci, en intégrant tous les courants de pensée politique, le Hirak a fait franchir un pas décisif à l’idée démocratique en Algérie.

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