Le Ramadan, un mois de jeûne et de spiritualité ? - Radio M

Le Ramadan, un mois de jeûne et de spiritualité ?

Kamel Bouslama | 15/04/22 21:04

Le Ramadan, un mois de jeûne et de spiritualité ?

Maintenant que le jeûne s’est installé pour un bon mois dans notre pays, fini le fameux «saha ramdanek»… A présent c’est le sempiternel «saha f‘tourek» à tout va, du matin au soir et du soir au matin. A telle enseigne, d’ailleurs, qu’on en a oublié qu’il s’agit plutôt de dire «Saha sièmek» (Bon carême) tant le mois de jeune est aussi empreint de spiritualité.

Eh oui, nous avons-là un indice qui ne trompe pas quant à l’observation de cet épiphénomène : déjà très tôt dans la matinée, fusent, en effet, les tous premiers «Saha ftourek !» de la journée. On se demande alors, à peine sorti(e) de sa semi-torpeur matinale, si c’est  bien en rapport avec le «ftour» de la prochaine rupture du jeûne ou du «s’hoùr» d’il y a quelques  instants à peine, tant la proximité avec l’aube écoulée est évidente. Et ce n’est pas tout : chaque fois, tout au long de la journée, que vous verrez deux ou trois quidams se séparer après avoir échangé quelques mots, ce ne sera pas sans finir leur discussion par l’immanquable «Saha ftourek !». Quant à la journée proprement dite, qui sans contredit va être plutôt riche en occurrences «ramadanesques», elle  vous réservera peut-être même quelques surprises en la matière. Vous serez donc, quelquefois, copieusement servi(e)s en altercations verbales, voire physiques, dans le meilleur des cas ponctuées paradoxalement par un «Saha ftourek !» salvateur dans la mesure où cela va quelque peu calmer les esprits échauffés.

Au point, d’ailleurs, que la rengaine en question vous accompagnera durant toute la journée et ce, quel que soit l’endroit où vous vous trouverez. Et ce n’est pas fini car ce rituel sonore vous collera aux tympans même au-delà de la rupture du jeûne. Cerise sur la zlabia, il vous arrivera quelquefois, les effets du manque de nourriture aidant, d’en oublier que c’est aussi et surtout un mois de spiritualité. Cela dit, il est heureusement des moments où le fameux  «Saha ftourek !» est de mise. C’est, bien entendu, au moment de la rupture du jeûne ; peut-être quelques minutes avant, ou même après. Mais sans plus. Ce qui signifie que c’est peut-être dans ces moments-là, trop courts de toute évidence, que la sobriété semble reprendre légitimement droit de cité. 

«Une expérience d’autodiscipline qui permet à chacun de connaître le renoncement et la privation de la pauvreté»

C’est dire que le mois de jeûne chez nous n’est pas accompli dans un esprit de pénitence comme chez les chrétiens, mais plutôt est censé se fonder sur la domination des instincts, la maîtrise des passions, la solidarité avec les pauvres et l’obéissance à Dieu. D’où la fameuse interdiction totale de se nourrir, de boire, de fumer, d’avoir des relations sexuelles du lever jusqu’au coucher du soleil… C’est en soi une expérience d’autodiscipline qui permet à chacun de connaître le renoncement et la privation de la pauvreté. Le ramadan est donc censé, en tant que mois de jeûne et de spiritualité, ne pas donner lieu à toutes sortes de débordements, voire de dérives auxquelles on assiste pourtant, médusé(e), du matin au soir et du soir au matin. Des comportements qui, pour tout dire, donnent souvent à penser qu’au fil des ans, ce mois de jeûne et de spiritualité a entre temps été réduit à sa portion congrue, à savoir une seule dimension biogénique : le tube digestif sous toutes ses coutures et ce, au détriment de l’autre dimension, psychogénique celle-là : la spiritualité dans tous ses aspects.

Il n’en demeure pas moins que, dans la pratique quotidienne, ce mois sacré chez les musulmans donne lieu aussi, après la rupture du jeûne, à toutes sortes de réjouissances. A l’extérieur comme dans les demeures, l’appel du muezzin -à l’heure de la prière du Maghreb- est, du coup, synonyme de délivrance. Il est considéré comme un geste salvateur, car il libère pratiquement toutes les envies de «grande bouffe» jusque là réprimées. Et c’est seulement là, précisément, que le fameux «Saha ftourek !» devrait pouvoir revêtir toute sa signification. 

K. B.