Virée estivale dans Béjaïa l'intemporelle (2e partie) - Radio M

Virée estivale dans Béjaïa l’intemporelle (2e partie)

Radio M | 01/09/22 19:09

Virée estivale dans Béjaïa l’intemporelle (2e partie)

Ayant la réputation d’être bien protégée par son immense baie, l’une des mieux abritées du Bassin méditerranée, la ville de Béjaïa ressemble à un sanctuaire, tant la mer y semble toujours calme. L’air y est d’une pureté originelle et la dimension de chaque élément est parfaite.

Très curieusement, la ville semble faite de deux parties distinctes, séparées, et cela n’est pas une erreur, ni même un hasard. La Béjaïa ancienne, celle des Beni Hammad, montait en effet vers le Gouraya, un peu comme un triangle dont la base serait le port, la mer. Ainsi était bâtie la Qalâa des mêmes seigneurs, avant qu’ils ne vinrent s’établir à Béjaïa, mais la base du triangle était alors tournée vers les hauts plateaux du Sud.

Vallée de la Soummam : une frontière naturelle entre les deux Kabylies

Aujourd’hui, Béjaïa s’est considérablement agrandie ; mais une frontière naturelle délimite toujours avec fermeté l’ancienne ville, ou «ville enclose», de la nouvelle, qui s’étend vers la vallée de la Soummam. Cette frontière, c’est une colline boisée d’apparence anodine mais qui se révèle avec son nom : «le bois sacré». On aime raconter qu’ici, pendant des générations, même au temps de l’occupation française, les musulmans de toute la région venaient prier en foule le 27e jour du mois de Ramadhan. Le bois sacré n’est autre que l’ancien cimetière d’En Naciria la hammadite, au temps où, sans conteste, la ville s’appelait aussi «la perle du Maghreb».

La ville nouvelle, ou ville basse, appelée «El Khemis» (Le jeudi, qui est jour de marché) se prolonge donc du coté du bois sacré, dans la plaine. Et on peut se plaire à imaginer tous les fondouks, ces «structures d’accueil» réservées jadis aux étrangers venus au marché, à leurs suites, leurs animaux et leurs marchandises.

«La ville enclose parait avoir été trois fois plus étendue que la récente ou la Saldae romaine», dit E.F. Gauthier dans «Le passé de L’Afrique du Nord»…Pour sa part, Léon l’Africain estime qu’«en son beau temps (le temps Hammadide) elle a pu contenir 24.000 feux, ce qui ferait quelque chose comme 100.000 habitants». Il faut savoir qu’El Khemis n’était pas compris dans cette ville enclose, puisqu’il est de construction plutôt «récente».

Pour compléter la description du paysage et en même temps faire comprendre l’importance géographique de Bejaia, il est nécessaire d’évoquer la vallée de la Soummam qui creuse les montagnes entre les deux pointes du croissant que forme la baie. C’est un des éléments le plus important du décor, puisqu’il le coupe en deux. Une très belle route longe ces larges méandres qui baignent des rives verdoyantes en toutes saisons.

C’est la frontière géographique entre les deux Kabylie. En allant vers la mer, on voit la grande à gauche et la petite à droite, figurées toujours par de hautes montagnes. Sur leurs flancs, sur les crêtes, les petits villages s’accrochent, gracieux, innombrables. On y devine ces maisons anciennes dans lesquelles on se plait à imaginer que tout est sculpture en creux, modelage à la façon de l’ameublement le plus fonctionnel, et cela depuis des siècles.

Au pic des Singes -si on ne les rencontre pas systématiquement, il faut savoir qu’ils y viennent parfois- on s’arrête plus longtemps sur les plates-formes aménagées, peut-être parce qu’on n’y a guère la place de déambuler comme dans l’énorme fort. Peut-être aussi parce que le chemin taillé dans le roc qui y mène, tout agréable et facile qu’il soit, est quelque peu vertigineux. Pourtant nous ne sommes plus là qu’à 430 mètres d’altitude. Pour distraire de la vue du précipice duquel nous garde une rampe solide, d’insolites petites fleurs, d’un bleu vif, et qui ressemblent à des gentianes, émaillent le rocher nu.

Au sommet du pic, après s’être instruit et amusé de la table d’orientation, on s’assied et on se laisse éblouir. A droite, un sentier asphalté descend jusqu’au niveau des flots, puis gagne la presqu’ile rocheuse du Cap Carbon, dans la base de laquelle la mer a creusé un porche impressionnant. Celui-ci porte, à quelque 220 mètres d’altitude, le phare et le sémaphore les plus hauts d’Afrique, voire du monde. Le phare est aussi le plus puissant de la cote algérienne, car il a une portée de 37,5 miles.

Du pic des Singes, on domine sa très belle construction fonctionnelle. On voit aussi un troisième célèbre site que l’on gagne par un sentier taillé à flanc de rocher et exclusivement piétonnier qui, par le Cap Noir, contourne la falaise : «l’anse des Aiguades», avec le Cap Bouak, celui-là même sur lequel étaient à la fois un oratoire, (Sidi M’lih), six batteries détruites comme lui à la conquête française. Et ce fameux sonneur de «bouk» qui avertissait, dans le port, les navires de course de la lointaine présence d’un navire marchand.

Moins impressionnante, mais sans doute plus belle, se révèle la promenade au «Cap Carbon». La route en corniche très pittoresque s’élève lentement à travers un bois de pins et d’oliviers et contourne à mi-hauteur les épaulements de Gouraya, jusqu’à une aire de parking, face à la mer (4 km environ depuis le centre ville). Un étroit tunnel creusé dans le rocher débouche sur un site merveilleux de falaises, d’escarpements boisés et de mer face au cap, ancienne ile qu’un étroit pédoncule relie à la terre. Encore une fois vues splendides sur le golfe de Bejaia.

La cote de Saphir : une corniche littorale unique au monde

Et, bien sûr, toujours les hautes montagnes des Babors dominant la baie. D’ici on ne voit point la ville. Au pic des Singes, il faut savoir que l’élément naturel est primordial. On aperçoit à peine l’extrémité des deux jetées, et les installations pétrolières sont si bien intégrées dans l’ensemble qu’elles ne choquent guère. Elles ont leur raison profonde, les navires s’y rendent, c’est un but. Les éléments du modernisme le plus avancé, là encore, font partie du site sans en troubler la beauté.

Une route carrossable conduit également aux Aiguades : elle s’embranche à mi-parcours sur la route du Cap Carbon, jusqu’à l’entrée d’un tunnel dans lequel on passe à pied. Cette petite baie tapissée de galets et propice à la baignade n’a pas le caractère grandiose des sites décrits précédemment. On vient pique-niquer le week-end sous les ombrages et dans la fraicheur d’une source permanente à laquelle les marins de jadis venaient s’approvisionner : l’aiguade…Ici les Espagnols ont débarqué en 1507 avant d’en être chassés par Salah Rais. Le lieu a depuis peu été aménagé en parc de vacances. Des criques d’un bleu profond y invitent à chausser les palmes et à brandir le harpon.

Est-il besoin de parler des plages de Béjaïa ? Tout au long de sa cote, la baie offre toutes les possibilités balnéaires. Des sites de mer d’une beauté à couper le souffle restent à découvrir, s’étirant vers le Nord-ouest jusqu’au Cap Sigli, et au-delà jusqu’à Azzefoun, la route étant aisément carrossable. Depuis Béjaïa on peut cependant gagner la pointe «Boulimat» -16 km environ à l’ouest de Béjaïa- qui couvre une belle plage de sable fin et doré, dénommée parfois «Djerba». L’ile des Pisans, qui se trouve à l’Ouest, apparait toute proche, nette, en face du port punique de Boulimat. L’eau y est profonde. Les montagnes plongent directement de leur haut dans la mer et cela ajoute à la majesté du tableau.

Quant au Cap Sigli -40km à l’ouest de Béjaïa-, il est réputé pour l’abondance de la faune sous-marine dans les parages. Quelques chasseurs au harpon et campeurs amateurs de solitude s’y retrouvent. Ce site est accessible en voiture en empruntant la route de l’intérieur qui traverse de beaux massifs forestiers.

A l’inverse de cette contrée littorale au relief tourmenté, le fond du golfe de Béjaïa s’étire mollement vers l’est sur près de 40 km. Dunes et plages de sable fin sur des dizaines de km, alluvions du puissant oued Soummam forment le rivage jusqu’ à l’embouchure marécageuse de l’oued Agrioun. Au-delà, la côte redevient escarpée : c’est la Corniche Kabylo-jijellienne, dite aussi «Cote de Saphir». (Lire encadré intitulé «Tichy, coquette station balnéaire»).

Béjaïa, c’est tout cela à la fois : une ville impensable hors de la région qui, de façon avérée, lui fait joliment écrin. Mais peut-on imaginer à ce site, dans cette clarté, une autre ville qu’elle ? Il faut dire qu’elle est tout : grande dans l’histoire de l’Algérie comme est grande l’histoire de l’Algérie dans celle de l’Afrique du nord, voire du continent africain. Béjaïa, au regard de son flamboyant passé, peut en témoigner à juste titre : à travers son plurilinguisme, son inter culturalité, sa capacité d’ouverture et de modernité…

Ville modeste certes, mais c’est surtout une ville qui se respecte elle-même. Une ville qui, malgré les périodes difficiles qu’elle a eu à connaitre, a su préserver son histoire, préserver aussi et surtout son site privilégié, à la fois attachant et inoubliable. Une telle sagesse se rencontre rarement de nos jours dans notre pays, elle n’est pas donnée à n’importe qui… Il faut être allé à Bejaia pour en prendre la juste mesure. Dans les faits et gestes de ses sympathiques habitants.

K. Ben Madjid