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Une lettre pour Khaled – Message in a Bottle

Community Manager | 20/11/20 18:11

Une lettre pour Khaled – Message in a Bottle

Par Neïla Romeyssa

Chaque jour, en sortant de chez moi pour profiter pleinement de l’heure quotidienne de promenade, je prends la rue Cardinet, traverse deux passages piétonniers, pour enfin aboutir sur mon avenue préférée. Elle n’a rien de particulier cette avenue. Elle est fade, grisâtre, sans charme particulier. Il y a de grandes entrées d’immeubles et quelques arbres qui leurs donnent un soupçon d’allure. Il n’y a pas énormément de magasins, voire pas du tout de ce côté-là, et je crois que c’est ce que j’aime. Cette avenue est vide.

J’aime le vide. Sans doute parce que je le suis aussi, vide. Si tu te sens comme ça aussi, cela nous fera deux points communs. Si non, on n’en a qu’un seul : celui d’avoir un temps limité de promenade.

Je continue ma balade et dépasse au moins deux intersections, les terrasses et restaurants sont tous fermés. Il y a quelques personnes qui se promènent, d’autres qui font leurs courses et quelques jeunes qui défient la loi en ne portant pas de masque ; ils se sentent incontestablement libres, les plus libres d’entre nous, en tout cas.

J’arrive devant la poste, je rentre acheter des timbres pour mes cartes postales, les femmes qui y travaillent sont désagréables, mais il y a un jeune algérien qui y travaille aussi, il est ici depuis quatre ans environ, comme moi. Je le salue rapidement et je ressors. En descendant les escaliers je lève inconsciemment la tête et je vois la tienne sur l’immeuble en face, en image. C’est drôle. Le jeune algérien sort fumer une cigarette, en l’allumant il me dit : « l’Algérie nous suivra partout, hein ! ». J’acquiesce simplement et pense à l’euphorie que je vivais en me rendant compte de la libération des esprits quand la révolution du sourire avait commencé.

Je me sens d’autant plus vide de ne pas être là-bas, mes allers-retours me manquent, et c’est sûr que je suis vide à cause de cela. Parce que je ne suis pas chez moi. Alors, en observant cette affiche, je lis « Libérez Khaled », et je me rends compte que c’est tout de même étrange de parler de ce sentiment de liberté en le liant souvent à une liberté physique. Je réfléchis et me demande pourquoi n’écrivent-ils pas plutôt : « Khaled Hors De Prison » ? » en me disant que ce serait plus long mais que cela sonnerait plus juste.

La liberté parfaite serait une symbiose entre le corps libre et l’esprit libre. Avec le dosage de force nécessaire, l’esprit n’est-il pas libre et ce, peu importe l’endroit dans lequel il se trouve ?

Je reste pensive là-dessus et reprend ma balade tranquillement. J’écoute Hasni en pensant refaire le monde, ou plutôt, à créer le mien tout en rentrant chez moi.

Et depuis, je t’écris.

J’espère que ton physique pourra bientôt se déplacer plus loin des geôles de Koléa et être libre, mais en attendant, je n’ai pas peur pour ton esprit.

Paris, le 19 novembre 2020