Tunisie: l’État mis en cause au lendemain d’un féminicide - Radio M

Tunisie: l’État mis en cause au lendemain d’un féminicide

Agences | 11/05/21 17:05

Tunisie: l’État mis en cause au lendemain d’un féminicide

L’assassinat d’une jeune femme par son époux, agent de l’ordre de profession, relance le débat sur les violences de genre en Tunisie. La société civile dénonce une défaillance des services de sécurité et de la justice. Un officier à la retraite a précisé à Sputnik que l’agent n’avait pas le droit de garder son arme après son service.

Refka Cherni, le destin de cette jeune femme de 26 ans bouleverse la Tunisie. Mère de trois enfants, elle a succombé dimanche 9 mai, à l’hôpital du Kef, à 170 kilomètres à l’ouest de Tunis, à des blessures causées par une arme à feu. L’auteur des tirs n’est autre que son époux, membre de la garde nationale, corps équivalent à la gendarmerie nationale. L’auteur du crime, qui a utilisé son arme de service, a été interpelé.

Non-assistance à personne en danger

Ce féminicide a soulevé un vent de colère dans le pays à cause de la situation que subissait Refka Cherni depuis un certain temps. En effet, elle était victime de violences conjugales et avait déposé plainte à plusieurs reprises. Vendredi 7 mai, elle s’est présentée au commissariat pour déposer une nouvelle plainte, contre son époux, qu’elle a cependant retirée le jour même. Avocate, chroniqueuse et militante féministe, Maya Ksouri est catégorique: «les autorités sont responsables dans ce meurtre. Elles doivent rendre des comptes pour non-assistance à personne en danger», lance-t-elle à Sputnik.

«La responsabilité du substitut du procureur du tribunal du Kef est engagée, car il n’a pas ordonné l’arrestation ou l’éloignement de l’époux après les multiples plaintes de la victime. Il a estimé, à tort, que l’abandon des poursuites par la victime justifiait les agissements de l’agresseur. On ne laisse pas en contact une personne plusieurs fois agressée et qui présente un certificat médical accablant avec un multirécidiviste armé. C’est là que l’État est responsable», insiste Maya Ksouri.

Pour sa part, Dalenda Larguèche, militante féministe et universitaire spécialiste des questions féminines, met en avant la responsabilité des forces de sécurité dans cette affaire. Pour elle, les agents chargés de recevoir la plainte auraient fait preuve «de solidarité corporatiste» envers un de leur collègue.

«Il est évident qu’il existe une solidarité corporatiste au sein des forces de l’ordre. La première chose à faire pour une victime c’est de déposer plainte, mais si elle se retrouve face aux collègues de son époux il ne se passera rien. Il est vrai que la Tunisie a adopté en 2017 une loi progressiste, mais elle n’est pas toujours respectée pour des raisons liées au caractère patriarcal de la société. Il y a une différence entre le texte de loi et la réalité du vécu des femmes», explique Dalenda Larguèche à Sputnik.

Le texte de 2017, évoquée par l’universitaire, est la loi organique relative à l’élimination de la violence à l’égard des femmes. Qualifiée «d’historique» lors de sa promulgation, elle prévoit entre autres mesures que le retrait de la plainte pour violences conjugales, comme dans le cas de Refka, n’arrête plus les poursuites, le procès ou l’application de la peine.

Dans la pratique, la loi organique n°2017-58 du 11 août 2017 reste difficile à mettre en oeuvre, notamment dans les dispositions consacrées à la protection des femmes victimes de violences. Pour Maya Ksouri, ce texte est même «un labyrinthe très rarement suivi».

L’ensemble du mouvement associatif tunisien engagé dans la protection des droits des femmes est unanime au sujet de la responsabilité de l’État dans ce féminicide. Dalenda Larguèche estime que la situation actuelle nécessite la mobilisation de toute la société afin de «faire pression sur les institutions de l’État».

Un appel à la mobilisation que partage Maya Ksouri afin que les personnes impliquées dans l’affaire Refka Cherni ainsi que les responsables politiques «rendent des comptes». Selon elle, les pouvoirs publics se doivent de veiller à la stricte application de la loi, comme du temps du Président Habib Bourguiba «qui surveillait personnellement la jurisprudence des tribunaux tunisiens concernant les questions liées au statut personnel. C’est le seul moyen de faire changer les choses pour toutes ces femmes qui pourraient subir le sort de Refka». Sputnik

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