Said MEZIL ou la voix des sans voix   (blog) - Radio M

Said MEZIL ou la voix des sans voix   (blog)

Radio M | 17/08/22 17:08

Said MEZIL ou la voix des sans voix   (blog)

Comme une victoire, il se réclamait des dizaines de mères. Said MEZIL, puisqu’il s’agit de lui, était orphelin dès sa tendre enfance. La solidarité de corps, l’entraide et le sens aigu de l’intérêt commun pour faire face à l’adversité ravageuse dans les années cinquante, faisaient que cet enfant « prodige » échappait à la misère tant affective que matérielle, grâce à la mobilisation remarquable des proches et des femmes du village d’Ait Boumahdi (Ouacifs) qui l’avaient pris totalement en charge en l’allaitant avec affection et générosité, raison pour laquelle il vouait, jusqu’à la fin de sa vie, un profond respect pour toutes ses mères de substitution et considérait les filles du village comme ses sœurs de lait. Sa réussite professionnelle et son ascension sociale n’a pas entamé sa gratitude demeurée entière et manifeste.

Certes, la vie n’a pas été tendre avec le jeune Said, mais il n’a jamais été gagné par le fatalisme imbécile ni atteint par le pessimisme inhibant. Etre orphelin ne l’avait pas ébranlé. Grâce à l’entourage et ses ressources intrinsèques, il s’est construit.

N’a-t-il pas réussi un parcours scolaire enviable parmi les enfants de nantis à Sidi Aissa, sa région d’accueil ?

Un jour, un de ses anciens copains de classe l’a clamé haut et fort à l’occasion d’une rencontre fortuite dans un restaurant de la capitale en présence de Maîtres Si Youcef Med Oulhocine, Chikdane Hamid, Saheb Hakim et moi-même en disant : « c’était le meilleur élève de tout le Titteri ».

Said était un garçon espiègle, jovial, parfois turbulent mais foncièrement aimable. Il avait toujours son mot à dire, un avis à exprimer, une blague à raconter, un boute en train en somme.

Beaucoup de gens cherchaient sa compagnie, certains à cause de sa bonne humeur et l’ambiance festive qu’il s’ingéniait à créer autour d’une partie de domino ou à l’occasion des agapes hebdomadaires, d’autres le fréquentaient pour sa générosité légendaire et son élégance qui –comme disait E. D. Moretti à propos de Me Alain Furbury- « le conduisait traditionnellement à régler l’adition de (leurs) tablées pléthoriques ».

Il y a trente ans, la parole des avocats du barreau de Tizi Ouzou ressemblait à l’arbre à palabres, et Me Mezil Said y occupait une place prépondérante à côté de Maîtres Bouali, Khalef, Hamadache, Djellal, Hacene …etc. (Paix à leur âme !), il prenait part à toutes les discussions en véritable ponte.

Il taquinait parfois, mais sans esprit caustique et loin de toute condescendance. Il est vrai qu’il ne s’abstenait pas de faire la remarque à un tel confrère pour son accoutrement indécent ou d’attirer son attention sur sa toge mal boutonnée et son rabat froissé, comme il ne se gênait nullement de persifler un tel autre pour ses galéjades récurrentes.

Il avait aussi un goût prononcé pour le débat contradictoire et le sens aigu de la répartie. Porter la contradiction à quiconque aussi fort et aussi adulé fût-il l’excitait. N’avait-il pas oser heurter la sensibilité d’un grand avocat ténor du barreau, Moudjahid de surcroît, pour venir à la rescousse d’un autre Chef historique et fondateur du premier parti d’oppositon le croyant injustement diffamé ?

Said a dit ce qu’il croyait être juste et peu lui chaut la réaction des autres. Ses positions exprimées clairement et publiquement sur les questions sensibles, idéologiques, politiques, sociétales, juridiques et déontologiques restent gravées dans les mémoires.

Au-delà de la pertinence dans l’analyse, de la cohérence du propos, le mérite réside dans le courage de dire. Ainsi, même si l’opinion n’était pas partagée unanimement, elle ne passait pas inaperçue et suscitait respect et admiration.

Il est opportun de rappeler qu’à l’occasion d’une assemblée générale des avocats du barreau de Tizi Ouzou, un débat houleux autour des événements de la Kabylie (printemps noir) a eu lieu. Me Mezil, tenait dur comme fer à exprimer un avis personnel contrairement à l’usage et à la bienséance faisant qu’un membre du Conseil de l’Ordre assume entièrement la décision majoritaire du Conseil à l’issue d’une discussion interne même si elle venait à être aux antipodes de l’avis personnel. Pour se démarquer, Me Mezil, a dû quitter le podium où se mettaient les membres du Conseil pour rejoindre le parterre des avocats et pouvoir s’exprimer librement et sans contrainte de la discipline ordinale.

Pour l’histoire, l’assemblée générale a pris ce jour là une décision honorable et les avocats du barreau de Tizi Ouzou ont décidé de battre le pavé à partir du siège de la Cour de justice jusqu’au portail de l’Hôpital Nedir Mohamed, c’était la première marche dans l’histoire de l’Algérie organisée par les avocats en toge avec une seule banderole portant un mot d’ordre percutant : « Oui à l’Etat de droit, non à l’impunité », pour dénoncer la répression farouche qui s’est abattue sur la Kabylie ayant occasionné 127 morts et des centaines de blessés. L’un de ces jeunes martyrs, en l’occurrence, Kamel Irchene a écrit le mot Liberté sur une plaque de marbre avec son sang avant de rendre l’âme le 27 avril 2001 à Azazga.

Me Mezil était toujours du côté des humbles. Il était là pour défendre un quidam en état d’impécuniosité contre un cacique du pouvoir, une personne vulnérable lâchement agressée, un accusé lynché médiatiquement en violation de la présomption d’innocence. Il est enclin à plaider pour ceux qui n’ont pas suffisamment d’armes pour le faire.

Avec peu de respect pour la doxa et les idées reçues, Said était, toute sa vie durant, un esprit subversif, rebelle et éminemment libre quitte à se retrouver seul contre tous. Il était la voix des sans voix.

C’était l’esprit qu’il insufflait aux jeunes avocats durant les années deux mille et qui font aujourd’hui l’honneur du barreau,  à l’instar de Mes Mesbahi Farida, Smail Nabila, Hadj Arab Lila, Khalfoune Khaloudja, Nait Atmane Samia, Heddouche Nacira, Kacioui Houria, Saheb Hakim, Sadek Nadjib, Rahem Kaci, Zaidi Amer…etc.

Said Mezil était fier de son « nez de Jugurtha », de sa chevelure crépue et de son sourire charmant. Mais ce qui le distinguait le plus, c’était sa générosité légendaire, le sens de la répartie, l’intelligence du cœur et de l’esprit, sa mémoire phénoménale et sa passion pour la chanson en général et la chanson kabyle en particulier. Il avait appris par cœur le répertoire monumental de Lounis Ait Menguellet et celui du maestro Cherif Kheddam.

Il était d’une grande sensibilité, au point de pleurer à chaudes larmes par compassion pour une personne en detresse comme il était capable de résister héroïquement en faisant face à une bande de voyous au risque de son intégrité physique. Loin d’être un poltron, le jeune Said savait se servir de ses poings le cas échéant.  Avec l’âge, il avait acquis d’autres « arguments ». En bon avocat, il savait s’attirer l’attention bienveillante et les bonnes grâces d’un auditoire.

Sa modeste demeure à la Nouvelle Ville de Tizi Ouzou était généreusement ouverte à toutes les vieilles femmes d’Ait Boumahdi, gîte et couvert assurés pour tout le monde. Elles y trouvaient chaleur et bonté. La maison était également un relais pour les jeunes filles du village qui venaient passer leurs examens dans la ville de Tizi Ouzou.

Said Mezil aurait pu aspirer à un destin national comme militant politique d’envergure ou un ténor du barreau en tant qu’avocat, mais il a préféré rester un sympathisant d’une formation politique d’essence républicaine et laïque et un avocat de province savourant les petits bonheurs partagés au quotidien avec les humbles qui le portent encore et toujours dans leurs cœurs, n’est-ce pas qu’ « il ya des joies qui ne s’achètent pas, des plaisirs insoupçonnés, des bonheurs simples et tranquilles dont il faut jouir en cachette » (Mouloud Feraoun).

Son rôle en 2001 était très appréciable, il avait donné une caution morale et intellectuelle au Collectif d’avocats en charge de défendre bénévolement les détenus et les victimes du printemps noir. Je me rappelle sa réaction véhémente à l’attitude d’un parquetier zélé et ses propos peu amènes à l’égard d’une juge acariâtre, présidente de l’audience correctionnelle, qui n’était pas favorable à la visite de courtoisie des membres du Collectif de défense conformément à l’usage.

A la barre, il avait réussi une plaidoirie de « rupture » magistrale, il n’a été tendre ni avec la police judiciaire, ni avec le parquet ni avec le juge du siège et moins encore avec le « système » au grand dam de ceux qui préféraient la connivence et la flagornerie. « Mais un avocat qui ne saurait être ni insolent ni impénitent ne serait pas un avocat » (E. D. Moretti, à la barre).

Said était un brave homme et un avocat talentueux, il a marqué l’histoire du barreau de Tizi Ouzou d’une empreinte indélébile, intransigeant sur l’éthique et tolérant dans la vie qu’il croquait à pleine dent.

De là où il repose en paix pour l’éternité, il semble rappeler à chacun de nous ces paroles lointaines : « … sois sage, filtre tes vins et mesure tes longues espérances à la brièveté de la vie. Pendant que nous parlons, le temps jaloux s’enfuit. Cueille le jour et ne crois pas au lendemain ! » (Horaces, odes 1,11).

Said est parti très tôt, mais son image demeure vivace dans toutes les mémoires, sa voix retentit encore dans la parlote et son sourire illumine les visages de tous ceux qui avaient l’insigne honneur de le côtoyer, certains comptent parmi les pépites d’aujourd’hui et font le bonheur des médias indépendants.

Heureux que le fils (Ahmed) entretienne la voie du père (Said) !

Heureux aussi que le petit fils se prénomme Said ! Ainsi la vie continue et le message se perpétue : Xas iruḥ, irgel umkan-is.  

Tizi Ouzou, le 02/08/2022

Me Aziz MOUDOUD

Avocat au barreau de Tizi-Ouzou