De quelques éléments non « usurpables » du patrimoine immatériel algérien - Radio M

De quelques éléments non « usurpables » du patrimoine immatériel algérien

Kamel Bouslama | 08/04/22 12:04

De quelques éléments non « usurpables » du patrimoine immatériel algérien

Sans prétendre à l’exhaustivité, voici un bref inventaire de quelques produits et articles d’origine exclusivement algérienne qui, à ce jour, sont usités dans notre pays et sous d’autres cieux, quelque fois depuis les temps les plus reculés. Pout tout dire il s’agit là, en quelque sorte, d’un passage en revue du label algérien non «usurpable» -tous articles et produits confondus- à travers les âges.

La bougie et née à… «Bougie» !                                                                             

Les petits enfants qui s’amusent avec les mots jouent souvent à se demander entre eux  quelle est la ville la plus légère. Réponse : Tulle. La ville la plus lumineuse : «Bougie» ! Ils ont doublement raison. D’abord parce que Bejaia -qui tire son nom de celui d’une tribu berbère -«Bedjaia»- qui occupa, un temps, l’antique port romain de Saldae – est une ville exceptionnellement lumineuse et cela tient à son site. Autrement dit à cette immense baie dont la mer, le matin, fait miroir, et qui reste ensoleillée jusqu’aux derniers instants du jour. Ensuite parce que le jeu de mots n’est nullement  fortuit. Bejaia, Bougie sous la forme francisée, est à l’origine du mot rendu commun par l’usage de «bougie», ou «chandelle de bougie». C’est un des nombreux exemples d’un nom commun issu d’un nom propre.                                                                    

Le dictionnaire «Le Littré», après maintes citations, nous en donne une datant du XIIIe siècle, puis une autre du XVe siècle : «A Jehan Guérin, en faveur de ce qu’il a apporté à Madame des chandelles de BOUGYIE qu’envoyait à la dite Dame le comte de Beauvais». Le Littré termine par une définition : «Bougie, ville d’Algérie où l’on fabriquait cette sorte de chandelle». Et le fabuliste La Fontaine, ayant par ailleurs précisé que la bougie «se fait avec de la cire d’abeilles», de surenchérir : «On imagine aussitôt les montagnes et collines proches de la ville parsemées de ruches et l’on songe au miel de l’Hymette à la douce lumière de l’Attique (en Grèce), si proche et si semblable».            

En fait, Bejaia produisait et exportait aussi de la cire d’abeille de très grande qualité vers Genova, en Italie, où se trouvaient d’importantes fabriques de chandelles. En ce temps-là, flambeaux, cierges, «Bougies», chandelles donc, étaient avec les lampes à huile les seuls moyens d’éclairage de nuit et l’industrie devait en être fort importante. Ce qu’il faut retenir, c’est qu’en Europe -au XIe siècle- on s’éclairait encore à la lampe à huile et au petit cierge de suif, les chandelles «faites de cire d’abeille» étaient sans doute la branche la plus luxueuse. Trois siècles plus tard, la «chandelle de Bougie» traversait la  Méditerranée comme un produit de luxe.                                       

La clémentine, un agrume d’origine algérienne                                           

L’histoire de la clémentine remonte à 1900 lorsque le Père Clément (Clément Rodier de son vrai nom, 1829- 1904) qui était installé à Misserghin près d’Oran, a décidé de féconder des fleurs de mandarinier avec du pollen prélevé sur un bigaradier, arbre qui produit l’orange amère. En 1892, il aurait, selon les sources, soit croisé volontairement un mandarinier avec un autre agrume, soit simplement trouvé ce nouveau fruit apparu naturellement.                                                                                                              

Quoiqu’il en fût, le Père Clément  étant à l’origine de la découverte de ce nouveau type de fruit, orange, la société algéroise d’horticulture de l’époque décida, deux décennies après sa mort, de baptiser ce fruit miraculeux  «clémentine», en son honneur. Le succès fut presque immédiat. Les plantations de clémentine dépassèrent les frontières d’Algérie. On en trouve aujourd’hui en Chine, au Brésil, en Argentine, au Mexique, en Thaïlande, en Corée du Sud, aux Etats-Unis…et sur  tout le pourtour de la Méditerranée.                                                                                                          

A noter que la clémentine est  un agrume  de la variété des mandarines très apprécié pour deux raisons : tout d’abord elle n’a pas de pépins, contrairement à la mandarine. Et, de surcroit, elle est très facile à peler.                                                                                 

Bleu de Mascara, origine étymologique et histoire                                                                         

L’ancêtre du fameux produit mascara n’est autre que la poudre d’antimoine, extraite, naguère, dans la région des hauts plateaux algériens. Et notamment à…Mascara !

Le mascara est un produit cosmétique permettant de souligner les yeux en colorant les cils et en leur donnant plus de longueur apparente. A l’origine, c’était de la poudre d’antimoine.

L’antimoine est une poudre noire aux reflets bleutés qu’on concassait et qu’on broyait jusqu’à obtenir une poudre. Les Français l’ont découvert lors de la conquête de l’Algérie au milieu du XIXe siècle, notamment dans la région de Mascara. A l’époque, les tribus nomades et semi-nomades des hauts plateaux l’utilisaient déjà comme produit de beauté, le «k’hol», mais aussi à des fins prophylactiques : en l’occurrence pour se prémunir des différents trachomes et maladies des yeux. Son nom, dit-on, vient de la langue anglaise qui elle-même le tire de la langue italienne où mascara veut dire «masque».

En 1913, le chimiste T.L.Williams et sa sœur, Maybel, lancent un mascara fait de poussière de charbon mélangée à de la vaseline. Williams vend alors son produit par correspondance et crée une société qu’il appelle «Maybelline», combinaison du nom de sa sœur et de «Vaseline». Maybelline est aujourd’hui une importante société appartenant au groupe «L’Oréal».    

Quand le marbre de Fil Fila, habillait les palais de l’Antiquité 

A ce jour on savait, certes, que les mines de marbre de Fil Fila (Région de Skikda) avaient été abondamment mises à contribution par l’empire romain pour embellir ici et là ses palais et ses villas, notamment en Italie. Par contre, ce que l’on ne savait pas et que l’on sait désormais, c’est que des chercheurs américains, sur invitation de l’Agence nationale de géologie et de contrôle minier, sont venus il y a quelques années en mission en Algérie où ils ont prélevé des échantillons de marbre dans les mines et carrières du pays, mais aussi sur des reliques conservées dans les musées nationaux d’antiquités. 

L’équipe en question, qui s’intéresse à l’histoire et à la géographie du marbre, a pu établir des corrélations inattendues, sinon surprenantes. Elle a ainsi pu déterminer que le marbre dit «Greco Scritto», un marbre blanc utilisé comme revêtement des thermes romains antiques de Chieti, en Italie, provient en réalité de plusieurs carrières d’Algérie dont celle de Fil Fila.

Quant au marbre du cap de Garde, dans la région d’Annaba, il a été identifié dans des sites antiques de Tunisie (Le Kef, Kairouan, Carthage…) mais aussi en Italie (Cinitile, près de Nola, Campania et Sainte Agathe à Ravenne et Ostie).

Plus étonnant encore concernant l’époque contemporaine, le marbre de Bou Hanifia a servi, aux Etats-Unis, à embellir un gratte-ciel prestigieux, le «Chrysler Building». Mais ce marbre là était jusque là étiqueté «Marocco marble». Mieux encore, des parements en marbre, abondamment utilisés lors de la réhabilitation en 1814 des bâtiments de la Maison Blanche à Washington, portent les couleurs emblématiques de l’onyx d’Ain Smara, près de Constantine. 

Toujours aux Etats-Unis, le marbre décorant le célèbre «Rockfeller Center» vient des carrières de Kristel (Oran). Enfin, les marbres de Fil Fila dont on sait la notoriété, étaient recherchés pendant l’époque romaine pour leur qualité exceptionnelle dans le domaine de  la sculpture. A noter que les enquêtes de l’équipe américaine ont donné lieu à des présentations dans diverses conférences internationales.                                                             

«Hamoud Boualem» et «Orangina», deux labels «made in Algéria»

Pour celles et ceux qui ne le savent pas encore, la boisson «Orangina» est née à Boufarik, région algérienne des plus belles oranges. Le mot Orangina dérive de «Naranjina», un soda espagnol élaboré par un certain docteur Trigo à base de concentré d’orange dont la bouteille était surmontée, en guise de bouchon, d’une petite fiole contenant une lampée d’huile du fruit. 

Cette boisson n’échappe pas au flair de Léon Béton, un pied-noir natif de Boufarik, préoccupé de la promotion de l’orange du cru. En 1936 donc, il rachète Naranjina, en change la formule, en ajoutant au mélange d’origine de l’eau sucrée puis gazéifiée.  Et c’est ainsi qu’Orangina est créée ! Car il faut savoir qu’il n’y a jamais eu d’usine Orangina à Boufarik. On ne fabriquait que le concentré d’orange. Ensuite le soda était fabriqué à partir du concentré à Blida par les Ets Marin et à Alger par les Ets Montserrat.

La première bouteille Orangina en verre granulé est inventée en 1951. La célèbre affiche de Villemot, qui présente la marque avec un parasol formé d’un zeste d’orange, la fait entrer dans l’imaginaire collectif. 

La guerre de libération nationale contraint Jean-Claude, le fils de Léon, à s’installer à Marseille, où il fonde, en 1956, la société Rhône-Orangina. Vingt huit ans plus tard, Pernod-Ricard s’en empare et la propulse sur le marché mondial. Orangina n’a pas été vendue à Coca Cola. Depuis novembre 2002, elle est une filiale de Schweppes.

«Hamoud Boualem», Un label made in Algéria depuis 1878

Les origines de la société Hamoud Boualem  remontent à l’année 1878 quand le distillateur a commencé à produire des boissons gazeuses. Très rapidement ses boissons ont eu du succès, et notamment lors de l’exposition universelle de 1898, connue par la construction de la Tour Eiffel. Sa limonade  -qui était appelée «La Royale» à l’époque- a été distinguée par une médaille d’or suivie par d’autres médailles et récompenses internationales.

Produite et commercialisée aujourd’hui sous le nom de Hamoud «Blanche», elle est toujours le chef de file et reste très fortement appréciée parmi les boissons gazeuses. D’autres produits à succès font partie du cœur de la gamme comme la «Selecto», limonade foncée au gout de pomme et les limonades aux citrons et oranges pour la marque «Slim».

Hamoud Boualem exporte aujourd’hui ses produits vers différents pays comme L’Angleterre, le Canada, les Etats-Unis et la France où même un partenaire a été gagné, qui fabrique sous licence la limonade «Selecto» afin de mieux répondre aux besoins de la communauté algérienne. Récemment une étude a été publiée, qui a identifié Hamoud Boualem comme la marque la plus connue et la plus populaire de tous les produits en Algérie.  

K. B.