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L’histoire de Hizia et Sayed, entre la légende et la réalité

Salim Mesbah | 18/06/20 07:06

L’histoire de Hizia et Sayed, entre la légende et la réalité

أحفار القبور سايــــــس ريـم الـــقور * لا تطيحشي الصخور على حيزيا

قسمت لك بالكتاب وحروف الوهاب * لا طيح التراب فوق أم مرايــــــــــا

Ô fossoyeur ! ménage l’antilope du désert

Ne laisse point tomber de pierres, sur la belle Hiziya !

Je t’en adjure, par le livre saint,

Ne fais point tomber de terre sur celle qui brille comme un miroir.

 C’est par ce touchant extrait du magnifique poème de 105 vers de Mohamed Ben Guittoun que le poète a tenté de traduire la tristesse et le désarroi de son ami Sayed suite à la perte cruelle de sa bien-aimée qu’il a tant chéri, à l’âge de 23 ans : Hizia.

6 Juin 2008. Je rentrai du boulot exténué par une fatigue autant morale que physique. J’ai pris une douche pour me rafraichir tout en écoutant la radio Alger Chaine 3 en sourdine. Et soudain, j’entendis la chanson de Hizia de Abdelhamid Ababsa. Je ne pourrai décrire l’effet immédiat de cette chanson sur mon être, tant par la voix, la musique que les paroles. Un effet inouï qui m’a vite fait oublié les tracas professionnels. Cela m’a tellement bouleversé que j’ai pris la folle décision d’aller me recueillir sur la tombe de Hizia à Sidi Khaled près de Biskra. C’est ainsi que je me suis retrouvé au cimetière des Douaouda  le 13 juin 2008, un vendredi dans une ville déserte. Je n’oublierai jamais l’émotion ressentie en étant sur les lieux qui ont vu naitre, grandir et mourir Ben Guittoun, Hizia et Sayed, les trois protagonistes de cette merveilleuse histoire.

En effet, beaucoup considèrent que le poème de Hizia est un des plus beaux poèmes d’amour écrits à cette époque, sinon le plus beau. La composition de cette élégie, en 1878, n’a rien à envier aux élégies grecque, romaine ou de la renaissance. Ce poème a été commandé par Sayed à Ben Guitoun. Sayed, terrassé par la douleur de la mort de sa bien-aimée, n’a pu trouver les mots pour l’exprimer.

Et si ce poème a eu tant de succès et a fait l’objet de deux traductions majeures – celle de Constantin Louis Sonneck (1849-1904), et celle du tlemcenien Souhel Dib en 1987- c’est parce que le contexte même de cette belle histoire d’amour favorisait ce succès populaire.

Nous sommes en effet dans les années qui vont de 1855, date présumée de la naissance de Hizia, à 1878, date supposée de sa mort. C’était donc une époque où l’Algérie n’était pas encore totalement « pacifiée » par les colons français.  La résistance au colonialisme était marquée notamment par le soulèvement d’El Mokrani, puis du Cheikh El Haddad, le grand maître de la confrérie des Rahmaniya.

C’est dans ce contexte que Sayed, un orphelin, qui d’après la légende, a été recueilli par son oncle Ahmed Bel Bey, richissime éleveur du Tell algérien et père de Hizia, est tombé amoureux de sa cousine.

Parce que Hizia reste malgré tout une légende dans l’imaginaire de beaucoup.  C’est un beau récit où certains faits historiques sont transformés par l’imagination du poète. C’est une légende dans la mesure où on a très peu de témoignages sur les vies de Hizia et Sayed. La cause et les circonstances du décès de Hizia restent par exemple énigmatiques, et le poème n’apporte aucune précision sinon qu’elle fut subite suite à une halte, à Oued Tell près de Sidi Khaled.

 En 2007, le Dr SIBOUAKAZ AHMED-BEY affirmait dans un blog qu’il était « un des petits fils de Sayed , mon père était Smaine ben Sayed. A ce titre permettez-moi d’apporter une correction importante : Haizia est morte de maladie au retour de toute la famille de Bazer (El-Eulma) au début de l’automne. Elle est morte à Sidi-Khaled (7 km d’Ouled-Djellal) et y a été enterrée. Mon grand-père Sayed a souffert de la mort de Haizia. 5 ans plus tard sa famille arrive à le convaincre pour fonder un foyer (sur la base de la conviction religieuse). Il prit comme première épouse une cousine qui se prénommait Haizia ; il s’en sépara pour stérilité. En deuxième noce il prit pour 2èmé épouse ma grand-mère Baya Bouakaz qui lui donna 2 garçons Smaine (mon père) et Belgacem et 1 fille Etebere.  Mon père est enterré dans le carré réservé à la famille Bouakaz dans le cimetière de Sidi-Khaled, où se trouvent les tombes de Sayed et Haizia. J’espère avoir apporté quelques éléments importants pour une de plus belle histoire de notre patrimoine culturel national ».
Ce commentaire d’un proche de la famille de Sayed, un des rares, pour ne pas dire l’unique, apporte un éclairage sur la réalité de l’histoire de Hizia. Je l’ai gardé précieusement parce qu’il a disparu de la toile.  Que son auteur me pardonne de le citer.

Ben Guittoun est originaire de Sidi Khaled près de Biskra. Il serait mort en 1907. Bien qu’il ait écrit de nombreux poèmes, c’est celui de Hizia qui l’a fait entrer dans la postérité. Ce poème a fait l’objet de très nombreuses publications littéraires qui l’ont décortiqué pour tenter d’expliquer sa structure, sa narration, sa force et son contexte. Outre Sonneck et Dib, d’autres auteurs ont essayé de traduire ce magnifique poème dont Mohamed Belhalfaoui, Abdelhamid Hadjiat (qui a revu la version de Sonneck), Mostefa Naimi, le poète palestinien Azzedine Menasra et bien d’autres.  C’est dire toute la magie qui entoure ce poème qui a la particularité d’être long, descriptif, narratif, écrit en Dardja locale et dégageant une indescriptible émotion.

Bien évidemment, quelle que soit la traduction retenue, elle ne pourra que donner une idée du poème sans jamais engager son authenticité parce qu’on est face à une difficulté majeure, celle de « recréer l’union du sens et de la sonorité qui caractérise la poésie. »

Le poème débute d’abord une introduction à l’adresse des amis du poète :

 Amis, consolez-moi ; je viens de perdre la reine des belles. Elle repose sous terre

Un feu ardent brûle en moi ! Ma souffrance est extrême.

Mon cœur s’en est allé, avec la svelte Hiziya.

 Suit alors une description des jours heureux de Sayed avec Hizia, sous forme de récits :

Lorsqu’au milieu des prairies, elle balançait son corps avec grâce,

Et faisait résonner son khelkhal,

Ma raison s’égarait ; un trouble profond envahissait mon cœur et mes sens.

Jusqu’à la mort subite de sa bien-aimée :

Nous avons campé ensemble sur l’Oued Ithel

C’est là que la reine des jouvencelles me dit adieu

C’est cette nuit-là qu’elle passa de vie à trépas

C’est là que la belle aux yeux noirs quitta ce monde

Elle se tenait serrée contre ma poitrine, lorsqu’elle rendit l’âme

Les larmes remplirent mes yeux, et s’écoulaient sur mes joues.

Suit alors une description de son enterrement, qui, pour moi, reste la partie la plus riche en émotions de ce poème, tant la beauté des mots est sans égal :

On l’enveloppa d’un linceul, la fille de notable

Ce spectacle a augmenté ma fièvre, et ébranlé mon cerveau

On la mit dans un cercueil, la belle aux magnifiques pendants d’oreilles.

Je demeurais stupide, ne comprenant pas ce qui m’arrivait.

On l’emporta dans un palanquin, embelli par des ornements

La belle, cause de mes chagrins, qui était grande telle la  hampe d’un étendard.

Sa litière était ornée de broderies bigarrées, scintillantes comme les étoiles, et colorées comme un arc-en- ciel, au milieu des nuages, quand vient le soir.

Et enfin cette résignation face à la volonté divine et devant la fatalité, qui rappelle étrangement le poème « A Villequier »   qu’a écrit Victor Hugo suite à la perte de sa fille :

Telle est la volonté de Dieu, mon Maître Tout-Puissant.

Le Seigneur a manifesté sa volonté, et a rappelé à lui Hiziya.

Mon Dieu ! Donne-moi la patience ; mon cœur meurt de son mal,

Emporté par l’amour de la belle, qui a quitté ce monde.

L’extrême sensibilité et l’extraordinaire sincérité de ce touchant poème ont été tels que de nombreux interprètes ont chanté le poème de Hizia : Rabah Driassa, El Bar Amar, Abdelhamid Ababssa, Khelifi Ahmed et récemment encore Réda Doumaz. Mais c’est Khelifi Ahmed qui a transposé cette merveilleuse histoire de Hizia des fins fonds Sidi Khaled en la chantant à l’Olympia de Paris, lui donnant ainsi une dimension internationale.

Sur le plan littéraire, l’histoire de Hizia a fait l’objet de nombreux romans dont ceux de Mayssa Bey et Lazhari Labter qui ont tous les deux imaginé un récit basé sur le poème mais dans des contextes très différents. De même qu’un seul long métrage, Hiziya,  a été consacré à cette histoire par le réalisateur Mohamed Hazourli.

Ces différentes interprétations du poème, tant sur le plan littéraire que cinématographique contribuent à la confusion relative à la vraie vie de Hizia et de son contexte. Le romancier et critique littéraire, Waciny Laredj, ira jusqu’à douter de l’amour entre Hizia et Sayed en déclarant récemment :

« J’ai fait une vraie recherche dans laquelle j’ai fait la jonction de son histoire avec celle de Benguitoun qui est le vrai amoureux et que Saïyed n’était qu’un élément secondaire de cette histoire. Je suis parti du postulat qu’on ne pourrait jamais écrire une histoire aussi douloureuse sans la vivre ou juste pour répondre à la demande d’un ami de lui écrire une élégie sur sa femme ou sa bien-aimée. Je me suis déplacé à Biskra, j’ai rencontré beaucoup de gens qui m’ont permis un peu plus de chair à mon projet de roman à partir d’un angle d’attaque tout à fait nouveau ». Et de poursuivre « J’ai vraiment revisité son histoire et le système tribal dans lequel Hiziya a vécu. J’ai lu ce qui a été écrit sur Hiziya sur le plan historique mais aussi sur le plan littéraire. Je mets en relief son histoire douloureuse qui a fini dans le tragique puisque je suis convaincu qu’elle a été assassinée par sa famille parce qu’elle avait transgressé les codes tribaux », théorie de l’assassinat reprise par d’autres écrivains et médias qui mettent en avant une erreur de Sayed qui aurait tué Hizia accidentellement.

Je suis retourné à Sidi Khaled le 18 octobre 2018. J’ai constaté que les pierres tombales de la tombe de Hizia, enterré juste à côté de sa mère ont été changées. J’ai passé toute la journée à essayer de retrouver la maison de Ben Guittoun en interrogeant de nombreux villageois à Sidi Khaled. Seule une personne m’y a conduit au fond d’une impasse où la maison du poète aurait été détruite et remplacée par la construction d’une autre maison en chantier à cette date-là.

عزوني يا ملاح في رايس لبـنات * سـكنت تحت اللحود ناري مقديا

ياخي انـا ضريـر بيا مـا بيا * قـلبي سافر مع الضامر حيزيـه

Combien de nos jeunes de moins de trente ans connaissent ce refrain ?

Depuis des années, la presse algérienne fait état d’un classement « prochain » de cette histoire d’amour épique de Hizia, au patrimoine national immatériel par la direction de la culture de Biskra. Je ne sais toujours pas si cela a été fait. Il faut dire aussi que les pouvoirs algériens qui se sont succédés n’ont jamais fait de la politique culturelle et de la protection de notre patrimoine, une priorité. Ce n’est pas un jugement mais un constat. Il n’y a qu’à voir l’état de décrépitude avancé de nombreux sites historiques ou culturels du pays : tombe d’Isabelle Eberhardt, ruines de Timgad, Madaure, Château de Bordj El Kiffan, Lambèse, Medracen , la Mansourah sans parler de la Casbah d’Alger et bien d’autres sites mal entretenus ou pas entretenus du tout. De nombreux internautes sur les réseaux sociaux dénoncent cet abandon photos à l’appui.

Certes la tombe de Hizia a été déplacée au cimetière de Douaouda de Sidi Khaled. Mais cette ville aurait gagné de faire de ce patrimoine une richesse nécessaire au développement de cette très belle région.

Lors de ma première visite à la tombe de Hizia, j’ai pris le seul taxi présent l’aéroport de Biskra pour me rendre au cimetière de Douaouda. Et lorsque j’ai demandé à ce chauffeur de taxi le prix de l’aller-retour avec trois heures de présence à Sidi Khaled :

–           Vous avez de la famille là-bas ?

–           Non je viens juste pour visiter la tombe de Hizia !

–           C’est de votre famille ?

–           Non juste que parce que son histoire m’a beaucoup touchée et j’essaye de réunir le maximum d’informations sur sa vie

–           Et vous venez d’Alger que pour passer trois heures à Sidi Khaled et revenir ?

–           Oui !

–           Vous ne paierez rien Khouya. Je vous offre cette course. Moi-même amoureux de cette belle histoire, je ne peux que m’incliner devant une telle passion. Offrez-moi juste le repas du midi.

Je n’ai pas voulu que je viens de Clermont-Ferrand et non d’Alger !

« Celui qui se perd dans sa passion perd moins que celui qui perd sa passion ». Saint-Augustin.

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