Le syndrome «FIS» revisité - Radio M

«Le coup d’éclat - De la naissance du FIS aux législatives avortées de 1991», essai d’Amer Ouali: Le syndrome «FIS» revisité

Kamel Bouslama | 17/12/21 14:12

«Le coup d’éclat - De la naissance du FIS aux législatives avortées de 1991», essai d’Amer Ouali: Le syndrome «FIS» revisité

A travers ce livre qui se présente sous la forme d’un journal, Amer Ouali s’emploie à reconstituer, tout en l’interprétant, la chronologie détaillée de la «décennie de noire» telle qu’il l’a vécue à l’époque en sa qualité de correspondant local de l’AFP. Dès lors, il ne cherche pas des «vérités cachées», mais la lecture la plus complète, voire la plus totalisante possible, de la décennie en question. Suivons-le.

Commençons d’abord par lire l’excellente préface de notre confrère éditorialiste Mustapha Hammouche, laquelle introduit avec acuité et à-propos le livre d’Amer Ouali. Ici donc quelques extraits, en première page de cette préface, qui nous renseignent sur la véritable nature d’une nébuleuse dont le moins qu’on puisse dire est qu’elle demeure opportuniste et belliciste à souhait et ce, en dépit de l’inévitable dissolution de son représentant le plus patenté, à savoir l’ex FIS :

«En février 2019, les algériens ont entamé en masse un mouvement de revendication (…) exigeant l’abolition du système de pouvoir en place depuis l’indépendance et son remplacement par un nouvel ordre politique qui restituerait enfin au peuple sa pleine souveraineté. (…)Plus de deux ans après son éclosion, les péripéties de ce soulèvement populaire ont montré que l’ambition démocratique, continûment exprimée, mais invariablement contrariée, apparait aujourd’hui comme durablement piégée par le «précédent» de la «décennie noire» ; à chaque fois, l’islamisme se manifeste opportunément pour couvrir l’issue du mouvement en cours d’incertitude politique et sécuritaire…

La tragique épreuve des années 1990, dont les islamistes revendiquent l’initiative tout en se déchargeant de ses torts, au lieu d’avoir l’effet de les condamner comme alternative politique, les a installés dans un statut largement validé de victimes, légitimant ainsi leur réhabilitation démocratique. Malgré l’atrocité et l’ampleur des crimes qui l’ont marquée, la «décennie noire» a su créer et entretenir un doute tenace sur les motivations réelles de ses initiateurs et acteurs ainsi que sur leur identité et celles de ses vraies victimes».

Tout est pratiquement dit, afin de bien planter le décor, dans ces passages extraits de la préface du livre, telle une mise en garde on ne peut plus lucide mais hélas inaudible, mise en garde maintes fois réitérée par notre confrère éditorialiste Mustapha Hammouche. Il faut dire que celui-ci prévient avec force clairvoyance, comme pour le préfigurer, contre un sinistre remake des années 1990.

Deux «visions» -pour ne pas dire deux projets de société- inconciliables, antinomiques ?

S’il est, en effet, dans l’histoire récente de notre pays, un épisode qui a marqué profondément et durablement les consciences, c’est bien la décennie noire. Certes, cette décennie dont on peut estimer qu’elle a commencé au lendemain des élections du 26 décembre 1991, n’a jamais cessé de susciter de nombreux essais d’interprétation. Toutefois, son déroulement  précis reste peu connu, faute d’une histoire globale. C’est pourquoi le livre d’Amer Ouali tombe à point nommé pour combler cette lacune, d’autant que nous assistons depuis  peu à de multiples tentatives récurrentes, heureusement chaque fois avortées, d’un dangereux remake des années 1990. Dans son travail d’investigation, l’auteur exhume, dès lors, «une période qui relève d’une histoire récente, dont les protagonistes ont presque tous quitté la scène. «Le coup d’éclat, de la naissance du FIS aux législatives avortées de 1991» conserve ainsi une étroite relation causale avec l’actualité présente, un peu comme si les taraudantes questions qui s’étaient imposées à l’époque sont demeurées pendantes à ce jour.

De toute évidence, il n’en fallait pas plus. Déjà dans le fatras et la cacophonie antithétique du multipartisme de l’après-octobre 1988, n’a-t-on pas vu se dresser déjà l’une contre l’autre, non pas deux formations politiques opposées en surface tout en étant soudées par la base, selon la formule parlementaire consacrée de par le monde, mais deux conceptions totalement différentes, antagonistes, antipodales, inconciliables ? Deux «visions» -pour ne pas dire deux projets de société- inconciliables, antinomiques ? Bref, «deux nations ennemies», et de surcroit en un seul territoire ? La «République démocratique» et la «Dawla islamiya», animées toutes deux d’une «haine carthaginoise» inextinguible et d’une violence qui, principalement chez les tenants de la Dawla, aura atteint son paroxysme avec, en l’occurrence, le crime organisé comme moyen de règlement politique ?

Quelques pages devraient donc suffire à convaincre le lecteur qu’il tient la un solide morceau de l’histoire contemporaine de notre pays

En excroissances acérées, les séquelles de ce douloureux passé -encore vivace dans les esprits- ne cessent d’aiguillonner notre présent, de piquer les sphères politique et culturelle de notre pays. Elles provoquent une lacération incisive de l’espace névralgique de la société actuelle par une volonté persistante de normes républicaines à transgresser, de lieux interdits, d’espaces sans communication possible. Les séquelles du passé, ces épines mortifères, continuent à ce jour, à travers un incongru et tenace «qui-tue-qui», de susciter le ressentiment et la crainte, le mépris et la répulsion. Jusqu’à faire régner une division en grande partie responsable d’un climat oppressant au sein des champs politique, socioéconomique et culturel de l’activité nationale.

Toutes ces convulsions de la scène politique de l’époque en question, Amer Ouali en homme de terrain attentif, minutieux, s’en fait le chroniqueur et note tout ; il les met en exergue à travers moult faits et anecdotes distribués en 13 chapitres tout aussi édifiants les uns que les autres, comme pour signifier que l’histoire peut se répéter à tout moment, que de la sorte nous n’en avons pas encore définitivement fini avec un intégrisme, lequel, demeuré embusqué des décennies durant, n’attend que le moment propice pour se régénérer telle une hydre qui, pour ainsi dire, reprend du poil de la bête afin de mieux recadrer sa stratégie de renaissance et de reconquête des espaces et esprits perdus, pour ne pas dire d’un pouvoir tant convoité depuis des lustres.

Pour tout dire, le voile pudique levé sur les horreurs subies par les civils durant cette «guerre contre les civils» et la réserve dont fait preuve le narrateur n’empêchera pas que se dégage du texte une mélancolie paralysante et durable, celle que procure le sentiment, magnifiquement restitué, du passage du temps et de sa chronologie. Observateur mais jamais ennuyeux, ce livre précieux reste toutefois hanté par une sorte de syndrome de l’ex FIS dont il nous livre ici une saisissante allégorie. Quelques pages devraient donc suffire à convaincre le lecteur qu’il tient la un solide morceau de l’histoire contemporaine de notre pays. A ce tire, «Le coup d’éclat, de la naissance du FIS aux législatives avortées de 1991» d’Amer Ouali reste un rare plaisir de lecture.

«Le coup d’éclat, de la naissance du FIS aux législatives avortées de 1991» d’Amer Ouali ; Editions Frantz Fanon, Boumerdès 2021, 280 pages


Bio-Express

Amer Ouali, né en 1961 à Ait-Saada (Tizi-Ouzou), est journaliste à l’AFP à Paris. Directeur du bureau algérois de l’Agence de 2014 à 2017 après en avoir été correspondant de 1991 à 2002, il a couvert en première ligne la «décennie noire», depuis «l’état de siège» de 1991 jusqu’à la mise en œuvre de la «concorde civile» de Abdelaziz Bouteflika. Il a également couvert pour l’AFP la guerre en Irak en 2004 et en Syrie en 2012. Il est auteur notamment de «Idir l’éternel» (Koukou 2020), une biographie d’Idir cosignée avec Said Kaced.