Le cinéma algérien est-il une « zone d’ombre » ? (Blog de Amine Khaled) - Radio M

Le cinéma algérien est-il une « zone d’ombre » ? (Blog de Amine Khaled)

Info Radio M | 14/01/21 08:01

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Le cinéma algérien est-il une « zone d’ombre » ? (Blog de Amine Khaled)

Quand un réalisateur « officiel » se voit confier par un Premier ministre, et dans son bureau, la fabrication de pas moins de dix films sur l’histoire du pays, une Histoire aussi vaste et complexe, faut-il s’en offusquer ? Faut-il se taire ? Est-ce une aberration ? Est-ce une atteinte à la création et à l’écriture de l’histoire ? Est-ce un autre mauvais signe de « l’Algérie nouvelle » qui s’enfonce dans les abîmes de l’ancienne ? Amine Khaled, tente une approche, une explication lucide. Une dissection sans anesthésiant.

Si un jour la question de la censure venait à se poser dans sa crudité aux cinéastes algériens, il y aurait de quoi écrire un volumineux manuel des vertiges.

Mais cette question est encore dans les plis du silence, des non-dits. Parmi les concernés (cinéastes, acteurs, producteurs, fonctionnaires de la culture, etc.), c’est une « affaire de famille », qui charrie quelques vexations et beaucoup de complaisances.

La question sera encore là jusqu’au jour où les premiers concernés décideront de la soulever dans sa radicalité, quitte à perdre quelques illusions, et beaucoup d’amitiés corporatistes.

Contrairement à ce que l’on peut penser au premier réflexe, la censure ne se révèle pas dans les films empêchés, puisqu’ils sont mort-nés ou interdits d’accès à leur public.

La censure ne se montre pas non plus dans un cinéma exilé, autrement dit celui qui doit sa faisabilité à d’autres réseaux et mécanismes de production offshore.

La censure se regarde dans les films existants, ceux qui ont été produits et crées dans les conditions établies, que le schéma institutionnel – et politique – permet l’existence.

Le cinéma algérien est un cas d’école dans sa manière d’épouser le cadre politique qui lui donne vie. Ceux qui réussissent à faire des films sont les moins enclins à en parler : ils sont les premiers à savoir que la libre parole est de fait un débordement, or il n’y a pas plus insupportable à l’arbitraire institutionnel que le débordement.

Regardons dans les yeux notre chère « Algérie nouvelle ». Au plan strictement politique, elle semble au moins aussi chaotique que l’ancienne, agitée de l’intérieur, secouée par son dehors, elle fait du sur-place, se cabre et se fâche terriblement contre ses enfants les plus remuants, ceux qui ne la laisse pas somnoler.

« Le cinéma du dedans »

« l’Algérie nouvelle » a de drôles de symptômes. Au chapitre de son cinéma, c’est Ahmed Rachedi qui semble mieux la porter. Citation : « Le premier ministre m’a chargé d’une mission difficile – à vrai dire, à ma demande – de réaliser une série d’une dizaine de films sur les grands faits de notre histoire nationale, en remontant à bien avant l’invasion française… Il y a beaucoup de livres écrits sur le sujet, mais nous, gens de cinéma, l’avions négligé ».

Voilà en substance ce que le réalisateur du vieil Opium et le bâton déclare au micro d’une chaine de télé low-cost, mi-décembre.

Ahmed Rachedi, donc, une des figures tutélaires du « cinéma du dedans », autrement dit celui qui définit au mieux ce qu’est l’art officiel. Car, bien au-delà de la nature de ce cinéma, de ses qualités – et ses limites – intrinsèques, c’est bien la position de ses parrains et de ses animateurs agréés qui mérite d’être sérieusement interrogée.

Pour appuyer l’utilité de son projet, le cinéaste rappelle que le cinéma national a failli dans le traitement de l’histoire du pays. Accordons ici un a priori d’ironie à celui dont, justement, l’essentiel de la filmographie est fait de films historiques.

En signe de perpétuation du même, l’Algérie aura toujours ses prêcheurs – intéressés – du fameux roman national. Ce récit aux trous béants, sciemment entretenus, pour mieux servir de rente symbolique à ceux qui recréent la même scène, et de ce fait prolongent la stagnation. En la matière, Rachedi est bien l’auteur récent de trois biopics consacrés à Mustapha Benboulaïd, Krim Belkacem et Colonel Lotfi. Trois films qui n’attendront pas la saison d’après pour être oubliés…

Le cinéma de « l’Algérie nouvelle »

Il y a dans la demande (ou agrément) du premier ministre quelque chose qui surgit d’un autre temps. Que l’éminent représentant de l’Etat souhaite une saga historique qui retrace le long cours des résistances populaires, rien de plus normal. C’est même souhaitable. Qu’il charge sa ministre de la Culture de lancer un appel d’offre qui respecte le chemin établi d’attribution de subventions, voilà ce qui donnerait crédit, même modeste, à sa démarche.

Mais l’on regrettera pour toujours que cela ne se passe pas ainsi. En Algérie, l’esprit de la rente n’est pas uniquement une affaire de pétrole et de BTP, c’est une culture, une doctrine qui frappe partout où l’argent public coule et ruisselle. Le cinéma, par les milliards de dinars (et les millions d’euros) qu’il engloutit, représente le miroir peu reluisant de sa propre réalité.

Et contrairement à ce que laissent croire les cris intéressés de certains, l’argent n’a quasiment jamais manqué pour l’industrie de l’image depuis l’indépendance. La question est dans les usages et les verrous politiques et institutionnels, elle est aussi dans cette conception évènementielle de la culture, à laquelle les artistes participent en « ambianceurs ». Quiconque ayant approché le secteur culturel peut constater, sans grande peine, la perdition de ses acteurs, leur manque d’engagement en faveur de la liberté de création – condition vitale d’éclosion des talents – et le sens du devoir envers un public sensément en droit de bénéficier de ces « produits de première nécessité » (Edouard Glissant).

Un regard rapide nous mène à relever que le meilleur du cinéma algérien depuis au moins vingt ans est l’œuvre d’artistes beaucoup plus jeunes que Ahmed Rachedi, une nouvelle génération nourrie de sensibilités bien plus ouvertes et inventives et à vrai dire plus ancrée dans l’Algérie comme elle se fait et se vit. Cette génération se lit dans une série d’œuvres à l’écoute des manières de faire de par le monde, sensible aux esthétiques nouvelles, partout reçues avec une grande curiosité. C’est en somme tout ce qui est célébré ailleurs, mais frappé du sceau de l’interdit – et du tabou – en son propre pays.

Imaginons un instant qu’un projet de l’ampleur de celui de Rachedi – ou de Djerad, c’est selon -, confié à de jeunes réalisateurs, faisant une œuvre chorale, chacun dans son style (car ils en ont, et de bien divers). Imaginons une série de films portant signature d’artistes qui, jusque-là, ont le plus grand mal à franchir le mur de la défiance politique qui les tient à l’écart du public. Imaginons la « nouvelle vague » du cinéma DZ remonter l’histoire de son pays, poser sur elle son regard rafraîchissant et débarrassé des miasmes de l’interminable souffrance, que les femmes cessent d’être assignées aux larmes à longueur de films, que les aînés regardent ailleurs que vers le vide. Bref. Que des histoires autres que celles des armes et des larmes remontent à la surface narrative du pays.

Ces possibles, qui attendent que les portes des institutions s’ouvrent, génèrent une souffrance du sens qui dépasse largement le cadre de l’image et de ses professionnels, premiers concernés au demeurant. Près de soixante ans après l’indépendance, les politiques algériens s’entêtent à penser que, puisqu’il faut produire des images, donc toutes les images se valent, même quand elles sont obstinément ressassées, ripolinées, peu importe leur esthétique surannée, ni leur format dépassé. A quelle oreille du pouvoir faudra-t-il insister : une mauvaise image n’est pas d’abord une image ; une mauvaise image est d’abord mauvaise avant d’être une image.

Cinéma du dehors

Un des tout meilleurs cinéastes algériens, plusieurs fois primé à l’international, largement boycotté et censuré en son pays, raconte la réponse de l’ancien DG de l’ENTV, Hamraoui Habib Chawki, à la réception de son dossier de subvention : « j’accorde le soutien de la télé publique à votre projet de film, à condition de ne pas en connaître le contenu. Car si je le lis, je serai dans l’obligation de le refuser ». Délicieux. Le dessein de l’inénarrable HHC était aussi stupide que malheureux : apposer le logo de la télé publique sur le générique, dépenser l’argent sans compter, laisser voyager de par le monde (s’exhiber ailleurs, se cacher chez soi), avec la certitude qu’au bout c’est l’écran noir pour tout film un chouia déplaisant…

Chacun sait, sans que pas-grand-monde ne s’en émeuve : le cinéma, comme la télé, se meurt au pied de ceux qui agissent comme héritiers exclusifs de l’histoire nationale, de nos récits éclatés. Quand bien même la preuve soit désormais établie aux yeux de tous qu’un certain « système de sens » a bel et bien rendu son âme, – et la révolution populaire de 2019 l’a démontré de façon on ne peut plus éclatante.

De ce fait, le grand besoin de l’Algérie, le plus insistant, c’est bien celui des images du « dehors ». Ce sont les images vivantes, portées par le bas et signée d’un regard contemporain, vif et libre des nouvelles générations, a fortiori lorsqu’il est question d’intéresser la frange majoritaire de la société, sa jeunesse. Car les images du « dedans », passées et dépassées, peuvent toujours atterrir dans les musées. De l’héritage de quelques-uns, poussière de la nostalgie aidant, elles peuvent devenir celles d’un plus grand nombre. Envers elles, contre un présent qui les rejette avec force, l’avenir peut se montrer indulgent. Peut-être.

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