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Larbaa Nath Irathen, une ville figée dans le deuil

Radio M | 29/11/23 17:11

Larbaa Nath Irathen, une ville figée dans le deuil

Ce 30 novembre, la localité de Larbaa Nath Irathen entrera dans son quatrième jour de grève générale hebdomadaire. Depuis la fin du mois d’octobre, chaque jeudi, la petite ville nichée dans les montagnes de Kabylie est comme suspendue dans le temps, paralysée par cette mobilisation reconductible.

Car ici, rares sont les familles épargnées par le drame survenu il y a plus de deux ans, le 11 août 2021. Ce jour-là, le lynchage de Djamel Bensmaïl, venu en renfort des pompiers, avait glacé les habitants. Pris à tort pour un pyromane, il avait été roué de coups puis brûlé vif devant le commissariat.

« Mon frère était à huit kilomètres de Larbaa Nath Irathen au moment du drame », raconte Leïla, membre du Collectif des familles de détenus, joint par Radio-M. Pourtant, il a été accusé et condamné à mort, au même titre que plusieurs autres personnes qui ne se trouvaient pas sur le lieu du drame ce jour-là.

C’est notamment le cas de A.R. Comme l’explique Leïla, « A.R enterrait les victimes des incendies de forêt à Ikhlidjen le jour de la tragédie. Malgré son alibi, il a été arrêté et condamné». Autre exemple : B.N. « B.N manifestait pacifiquement devant le commissariat après les évènements, pour demander la libération des interpellés. Il a été arrêté sur place et accusé à tort » déplore Leïla.

Des peines disproportionnées qui indignent

Pour les familles, les sanctions prononcées – dont plusieurs condamnations à mort – sont « injustes et disproportionnées ». Elles ne reflèteraient pas la réalité des évènements.

« On cherche des coupables expiatoires, alors que nous exigeons de connaître les vrais meurtriers ! », déplore amèrement notre interlocutrice.

Soutenus par des figures politiques comme l’ancien leader du RCD Saïd Sadi, mais aussi des personnalités publiques du monde artistique, les familles des détenus réclament « l’annulation du procès » et « l’ouverture de nouvelles enquêtes. »

Fortes de ces appuis, les familles se heurtent pourtant à de nombreux obstacle. Elles font face à des intimidations et du harcèlement -appels malveillants, comptes factices – mais elles restent déterminées à poursuivre leur lutte, conscientes que leur combat déborde le seul cadre de Larbaa.

« Presque toute l’Algérie compte un prisonnier politique dans cette affaire », affirme Leïla, avant d’enjoindre toutes les familles touchées à s’unir derrière leurs revendications. Seule une mobilisation d’ampleur nationale permettra selon elle d’obtenir gain de cause.

L’épreuve de la séparation

Comme si leur douleur n’était pas suffisante, les proches doivent en outre composer avec l’éloignement imposé aux détenus. La plupart ont été arbitrairement transférés vers des prisons reculées – Chlef, Berrouaghia, Mascara, Saïda, Oran ou Sidi Bel Abbès. Un déracinement cruel qui rend plus difficile les visites déjà compliquées.

« Privés de notre soutien, les détenus sombrent peu à peu. Cet exil forcé est vécu comme une punition supplémentaire par des familles meurtries, qui crient à la double peine », déplore Leïla.

Pour ces parents, épouses et enfants éprouvés, l’heure est non seulement à la mobilisation mais aussi à la solidarité. Leïla l’assure : « Notre mobilisation continuera, jour après jour, jusqu’à ce que justice soit enfin rendue. »

Le 11 août qui a fait vaciller Larbaa

C’est le 11 août 2021 qui restera à jamais gravé dans les mémoires de Larbaa Nath Irathen. Ce jour funeste débarque dans la petite localité Djamel Bensmaïl, militant originaire de Meliana (wilaya de Djelfa) venu prêter main forte aux pompiers débordés par les violents incendies ravageant la région.

Dans le chaos ambiant, la rumeur se répand qu’un pyromane sévit dans les environs. La foule surexcitée se persuade alors que Djamel est l’incendiaire. Devant le commissariat où il a été trainé, il est roué de coups puis brûlé vif, sous l’œil des appareils-photos.

Son calvaire, filmé et diffusé sur les réseaux sociaux, provoque un vif émoi dans toute l’Algérie. Mais très vite, l’incompréhension cède la place à la controverse.

Un an après le drame, le procès jugé « expéditif » intenté par les autorités aboutit à des sanctions d’une sévérité sans précédent : des dizaines de condamnations à mort sont prononcées, suscitant la colère et l’incompréhension des familles.

Depuis, Larbaa Nath Irathen semble figée dans le chaos et les non-dits. Pour que la vie reprenne enfin son cours, les familles des détenus exigent que la vérité soit faite sur le calvaire de Djamel Bensmail.