Indépendance, 5 raisons de prendre un botti, une de faire la fête (blog de Ihsane El Kadi) - Radio M

Indépendance, 5 raisons de prendre un botti, une de faire la fête (blog de Ihsane El Kadi)

Radio M | 05/07/21 21:07

Indépendance, 5 raisons de prendre un botti, une de faire la fête (blog de Ihsane El Kadi)

Les gens me demandent de plus en plus souvent « est ce que vous y croyez encore ? ». Et, pour beaucoup d’entre eux parlent aussitôt de leur projet de partir. Voici ma réponse ce 05 juillet 2021. 

Il y’a deux manières de voir la courbure de l’espace-temps.  La première pousse les Algériens sur le botti. Comme Brahim Lallami et les autres. Ils sont huit cents à avoir débarqué sur les côtes espagnoles à la veille de la fête d’indépendance de leur pays.  Subitement l’Algérie est redevenue un colossal exportateur net de désespoir. « Pas d’avenir ici » disent les jeunes. Et les moins jeunes. Les élites qui peuvent accéder à un visa pour les pays de l’OCDE sont dans les starting-blocks. En attente du coup de starter retardé par la fin fuyante de la pandémie. Mais qu’est ce qui a pu inverser si brutalement le mouvement après une année 2019 ou dans la diaspora algérienne on discutait de plans de retour au pays ? Soyons lucides. Jamais l’Algérie n’a autant dégradé sa gouvernance en aussi peu de temps. Les pénuries d’eau sont de retour, le métro d’Alger ne roule plus, les entreprises ferment par centaines, les multinationales quittent le pays, les russes de Veon cèdent leurs parts de Djezzy, les chantiers ne redémarrent pas, ni le nouveau Port centre, ni l’autoroute des Hauts plateaux, ni les centrales solaires, Air Algérie est  incapable de publier son programme d’une semaine à l’autre, Internet est désastreux lorsqu’il n’est pas coupé volontairement, le paiement électronique est toujours en projet.

Les raisons de renoncer ne sont pas cinq en vérité. Elles sont torrentielles. A l’échelle du temps intuitif elles sont asphyxiantes. La chute est vertigineuse. Le 05 juillet 2019, des millions d’Algériens célébraient la fin symbolique d’une « époque » vieillie, tordant le cou à l’élection présidentielle unilatérale de rattrapage fixée à la date de la veille. Ils tiennent deux ans plus tard la comptabilité de leurs détenus par centaines, de leurs interpellés et mis sous contrôle judiciaire par milliers. En attendant l’exil, devenu le thème montant de cet été, les Algériens basculent de plus en plus nombreux dans la zone grise de l’informel. Les chefs d’entreprise s’alignent sur la concurrence au noir, la CNAS a perdu plus de 600 000 cotisants en une année, les services des impôts et le CNRC cachent des sinistres titanesques. Même les milliers d’acteurs organisés du Hirak s’adaptent à la banqueroute qui arrive. Ils ne recrutent plus. N’affichent plus leurs comptes sociaux. Le pays entre en semi-clandestinité. Une partie va se cacher de l’autre. Comme pour un départ nocturne de Botti sur une plage de Mostaganem.

A considérer avant le botti

Il y a la seconde manière de voir la même courbure un jour de fête d’indépendance.  Sur le temps plus long l’Algérie progresse. Elle n’existait pas « officiellement » il y’a à peine 59 ans. Je me souviens toujours du regard, mi-amusé mi-affligé, de Ahmed Ben Bella lorsqu’il me citait, en 2003, le nombre microscopique de médecins d’architectes et d’ingénieurs sur lequel son premier gouvernement devait s’appuyer à l’indépendance « les gens ne savent pas aujourd’hui d’où nous sommes partis ».  Sur cette échelle-là, l’Algérie de 2021 est un miracle.  Et la présence anachronique du tandem Abdelmadjid Tebboune- Saïd Chengriha à sa tête ne change pas la trajectoire de 59 ans. Le pays a mis un contenu à sa souveraineté retrouvée. Il peut regarder le reste du monde dans les yeux. Il y’a une autre conquête que les jeunes ne peuvent pas mesurer. L’Algérie est un des pays les moins inégalitaire du monde. En dépit du transfert de valeur accéléré vers l’oligarchie et ses sous-traitants de l’ère Bouteflika,  son coefficient GINI qui mesure les inégalités est le plus bas en Afrique (donc le meilleur), et son indicateur de développement humain (IDH) continue d’être considéré comme « élevé » en 2020 – 3e en Afrique 80e dans le monde –  sept années après le retournement du marché pétrolier en 2014. Le pays demeure encore un peu plus clément pour les défavorisés que chez les PIB comparables. Héritage révolutionnaire. Fragile. Mais toujours à considérer avant de prendre le Botti. La courbe de développement de l’Algérie n’a pas été linéaire. Les années 90 ont jumelé une banqueroute financière et une guerre civile. Le temps long plaide pour la capacité de résilience des Algériens.  Le pire dommage, après celui des morts, des disparus, et des vies brisées par les violences, est bien sur celui de l’hémorragie des élites éduquées. Le pays, non remis de ce traumatisme, subit un sous-encadrement chronique et redoute une nouvelle fuite des cerveaux. Le « temps long » dit froidement pourtant que le renouvellement démographique devrait finir par effacer cette éviction générationnelle.  Echantillon à taille réelle les vendredis du Hirak au printemps 2019. La jeunesse formée arrive et toque à la porte des responsabilités. L’attractivité de l’Algérie peut s’endommager dans le cours terme. Elle suggère, dans le temps long, une survivance inexplicablement renouvelable. Et renouvelée. L’attache au pays de ceux qui veulent partir est un facteur non quantifiable pour construire un avenir collectif d’Etat souverain. Certes. Il est là et bouscule les pronostics. Un nouveau modèle affleure qui peut faire gagner « les verts ». Celui des talents qui prospèrent à l’international et remettent l’échelle pour hisser le pays qui les a vu s’élancer. Chez les champions d’Afrique du Caire, il y’avait deux académiciens du Paradou, quatre exportations des autres clubs. La dynamique n’est pas transférable en l’Etat, au business et à la recherche scientifique ? Bien sûr. Elle est potentiellement toujours là. Et résiste à toutes les lubies politiques des gouvernants.  Le « temps long » est celui des Nations, chez Braudel celui de la géographie de l’Histoire. Il ne parle pas beaucoup à l’oreille d’une vie humaine. Les tunisiens ont, depuis leur révolution, un système politique plus moderne, qui se rapproche des standards démocratiques. Il les rend plus fiers pour les uns, plus frustrés pour les autres. Il faudra attendre plus longtemps pour qu’il produise ses effets dynamiques sur le développement du pays et son IDH en panne depuis dix ans. Le 11 janvier dernier, ils étaient partagés pour faire la fête du 10e anniversaire. Comme le sont aujourd’hui, pour d’autres raisons et aussi les mêmes, les Algériens le jour sacré de leur indépendance.

Mahsas à la rue de Chartres

« Est ce que vous y croyez encore ? ». J’ai triché avec ma double réponse. L’échelle du temps individuel dit que non, celle du « temps long » dit que oui.  En vérité je suis illégitime pour répondre à une telle question. Chez moi elle ne se pose jamais. Héritage familial. Ne pas croire, un instant, à l’Algérie, à son indépendance, à son destin démocratique et prospère ? Un impensé atavique. Un jour Ali Mahsas m’a raconté comment à la fin de 1950 après que l’organisation spéciale (OS) ait été découverte et démantelée par la police coloniale, lui membre caché de son Etat-major se sentant abandonné par la direction  légale du MTLD, était descendu, affamé et désespéré, pistolet au poing, au siège du parti, rue de Chartes à la basse Casbah, pour forcer Hocine Lahouel et les autres à lui trouver une nouvelle planque et à lui assurer de quoi se nourrir. Les « lourds » de l’OS faisaient tâche dans le décor.  « Comment parler de l’indépendance par l’insurrection armée à ce moment-là ? ».  Le rebond quatre ans plus tard est une faille galactique dans la courbure. Temps long ou temps court ? Il faut se poser et savourer. L’Algérie est bien orientée depuis le 22 février 2019. Comme elle l’était devenue à partir du premier novembre 1954. Retour dans l’Histoire. Avec passage garanti dans de mauvaises trappes.  Comme à la fin de « la bataille d’Alger » à l’été 1957, avec l’illusion « convenue » de la victoire de Massu. Après les grandes espérances de la transition démocratique ouverte par les sacrifices des jeunes d’octobre 1988, il y’a bien eu une longue et terrible trappe mortifère les années 1990. Rien de semblable ne menace l’avenir du Hirak populaire, celui de l’Algérie en marche. Les trappes qui l’attendent lui feront perdre un peu de temps, précieux. Pas son cap vers la liberté, la libération. A l’échelle individuelle, comparé au 05 juillet 2020, le calendrier est figé. Beaucoup plus de détenus du Hirak en prison. Parmi mes proches, Nabil Mellah à la place de Khaled Drareni. Un statut de journaliste libre encore plus précaire. Le même entêtement sécuritaire et judiciaire. A vouloir repasser en force. Encore et encore. Une assemblée nationale la plus honteuse de l’Histoire. Dans la lignée du référendum et des présidentielles. Le sentiment d’un tranquille suicide collectif du système qui a dirigé le pays. Réversible. A l’échelle du temps un peu plus allongé, je peux cependant changer l’optique et mesurer le progrès que les plus jeunes ne peuvent pas voir. J’étais, pour 8 mois, en prison le 05 juillet 1981, il y a exactement 40 ans dans un pays ou aucun média algérien ne pouvait parler de nous. Détenu d’opinion avec 21 autres étudiants du printemps amazigh démocratique dans la séquence qui chante le prélude de la fin du parti unique, et de son monolithisme. Comme Ali Mahsas, au creux de la traque, on n’imaginait pas, dans l’isolement d’El Harrach, un rebond de l’Histoire, une constitution pluraliste, celle de février 1989, moins de huit années plus tard.

Le nouveau sens de l’Istiklal

 S’il y existe, en cliché instantané, plus de raisons de renoncer que de faire la fête et d’y croire, ce n’est pas parce qu’il y’ a moins d’Algériens qui ont marché dans le pays et dans le monde autour de ce 5 juillet, pour porter l’esprit du 22 février. Pas à cause, non plus, du durcissement du régime et de l’effondrement de sa gouvernance.  Non, s’il y’a en apparence la silhouette nocturne du botti qui plane sur l’été algérien aujourd’hui, c’est parce que nous avons oublié, humblement, de rappeler ce que nous avons construit sur nos rivages depuis deux ans. Les Algériens sont sereins au sujet de leur souveraineté. Leur pays n’est pas menacé d’être dépecé ou d’être vassalisé dans un horizon prédictible, comme le matraque les propagandistes du « chantage sécuritaire ».  Aucune prospective académique ne le dit. La majorité des Algériens le savent intuitivement. Ils sont passés à l’autre étape. Celle de leur souveraineté sur leur propre vie. La vie publique comme l’individuelle. Elle a été prise en otage, « colonisée », par la tutelle autocratique des pères fondateurs, en fait surtout de leurs médiocres épigones militarisés. Ils ont dit stop. Nous voulons reprendre le contrôle de nos destins de citoyens. Nous voulons l’indépendance. Lorsque je marche sur Asselah Hocine à Alger et que je scande parmi des milliers de poitrines « Istiklal », je sais dans le regard que j’échange avec les autres que nous avons, 60 ans après, réinventé le sens du mot Istiklal, Indépendance. Définitivement. C’est le tournant fertilisant tant attendu. Il va bientôt produire ses fruits. Et cela me donne envie de célébrer le 05 juillet. En fête.

Ihsane El Kadi directeur pôle éditorial Maghreb Emergent, Radio M à Interface Médias SPA