Ihsane El Kadi, la "réconciliation nationale" et la question de l’islamisme armé (témoignage) - Radio M

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Ihsane El Kadi, la “réconciliation nationale” et la question de l’islamisme armé (témoignage)

Radio M | 30/03/23 17:03

Ihsane El Kadi, la “réconciliation nationale” et la question de l’islamisme armé (témoignage)

Par Yassine Temlali

J’ai lu plusieurs fois, notamment sur les réseaux sociaux, qu’Ihsane El Kadi était, dans les années 1990, un allié de l’islamisme contre les ‘’démocrates’’ et un ‘’qui-tu-quiste’’ invétéré, c’est-à-dire quelqu’un qui mettait les crimes de l’islamisme sur le compte de l’armée. Je passe sur la première accusation, ouvertement mensongère et que dément son parcours depuis son engagement dans le mouvement étudiant et jusqu’à sa participation active au Hirak.

Je ne parlerai que de la seconde accusation. Quand elle ne relève pas de la simple diffamation, elle procède d’une confusion sectaire, caractéristique des années 1990, qui divisait l’Algérie en deux blocs absolument monolithes : les ‘’éradicateurs’’ et les ‘’réconciliateurs’’, ces derniers étant, par définition ou presque, des ‘’qui-tu-quistes’’ vivant dans le déni de ce qu’était l’islamisme.

Les « qui-tu-quistes » (y en a-t-il eu vraiment beaucoup?) imputaient à l’ANP toutes les violences que vivait le pays, des disparitions forcées aux massacres de civils, en passant par les attentats à la bombe dans les lieux publics. En d’autres mots, ils étaient persuadés que le GIA de Djamel Zitouni et d’Antar Zouabri était une création du DRS, que ses chefs étaient des personnages cartoniques désignés non pas au terme de marchandages – et de sanglantes liquidations – dans les maquis, mais dans quelque bureau de la caserne Antar.

Voilà à quoi se résumaient les analyses des ‘’qui-tu-quistes’’ authentiques. Ce n’était certainement pas l’opinion d’Ihsane. La Tribune, lorsqu’il était son rédacteur-en-chef, a été un des premiers journaux à brosser le portrait de membres d’organisations militaires islamistes qui s’étaient ‘’repentis’’ dans le cadre de la loi sur la Rahma (1995). Il a aussi été un des premiers journaux à publier des reportages sur les réseaux d’autodéfense qui ont ouvert aux lecteurs une fenêtre sur les souffrances ignorées de petites localités éloignées du centre. Ihsane a même recruté à La Tribune en 1995 un spécialiste des groupes armés dont les articles bien informés ont valu au journal, y compris de la part des ‘’réconciliateurs’’, une réputation inverse : celle d’être… ‘’proche des services de sécurité’’, autrement dit du DRS.

Une des préoccupations d’Ihsane dans les années 1990, et aussi plus tard, était de comprendre la géographie de l’islamisme armé, ses ramifications, ses scissions, sa position sur la question de l’accession au pouvoir et sa disposition à abandonner la voie des armes. Cette préoccupation donnait lieu à un travail d’enquête permanent qui ne dédaignait aucune source.

Je me souviens, par exemple, qu’en 2001, je me suis retrouvé avec lui dans la boutique d’herboriste que tenait, après avoir bénéficié de la concorde civile, l’ex-chef de la LIDD (Ligue islamique pour la Daawa et le djihad), Ali Benhadjar, qu’il voulait interroger sur la liquidation de Djamel Zitouni par cette organisation issue du GIA et la survie d’un maquis isolé à Djebel Elouh (wilaya d’Aïn Defla), celui du GSPD (Groupe sunnite pour la prédication et le djihad). Un de mes souvenirs les plus étranges de journaliste reste cet échange, au milieu d’une foule compacte de clients, entre un Ihsane posant des questions précises sur le GIA, la LIDD et le GSPD, et un Ali Benhadjar lui répondant avec un incroyable détachement entre deux pesées de verveine. Je me souviens aussi de questions aussi précises au sujet du GIA posées par Ihsane à des éléments des services de sécurité personnellement impliqués dans la lutte anti-terroriste et avec qui il était possible d’en parler calmement, loin du vacarme hystérique de certains spécialistes des questions sécuritaires de la Maison de la presse. Tout cela, admettons-le, était le contraire de ce qu’était censé être un ‘’qui-tu-quiste” vivant dans le déni complet de la réalité et imputant à l’ANP le moindre coup de feu tiré à travers les pays.

Je ne partageais pas, personnellement, la conviction d’Ihsane qu’une solution politique était possible avec le FIS et qu’Abassi Madani, Ali Belhadj ou Kamel Guemazi sauraient persuader de déposer les armes des chefs intégristes dont le jihadisme était souvent une vocation originelle et non pas la conséquence mécanique de l’annulation des élections de 1991. Certes, Ihsane mettait dans cette conviction tout son optimisme, jamais démenti depuis malgré les malheurs que l’Algérie a traversés. Mais l’assimiler à ceux qui tenaient l’islamisme armé pour un appendice du DRS et/ou blanchissaient ses crimes en évoquant l’annulation des législatives de 1991 est un pur mensonge. Être réconciliateur à la manière d’Ihsane (il y avait plusieurs manières de l’être, contrairement à la légende), c’était prendre la juste mesure de la nuisance des organisations militaires islamistes en espérant que leurs rangs se décanteraient grâce à l’intervention des chefs du FIS, dans le cadre d’une solution politique globale.

J’en arrive ici à une autre accusation portée contre Ihsane, celle de concevoir le ‘’changement’’ en Algérie comme une ingérence extérieure salvatrice. Or, qui dit solution politique globale comme il la concevait – et la conçoit encore aujourd’hui, sans doute -, dit contribution capitale de l’ANP à cette solution, simplement en ne s’y opposant pas. Car, pour Ihsane, aucune transition ne peut s’effectuer sans la collaboration de l’aile la plus lucide du pouvoir en place. C’est ce qui explique son intérêt pour les ajustements, même les plus subtils, au sein de la hiérarchie militaire, et pour la fluctuation des rapports entre l’ANP et la présidence de la République. Cet intérêt s’est exprimé pour la toute dernière fois le 17 décembre 2022, sous forme de tribune libre qui lui vaut d’être aujourd’hui en prison.

En un mot, les aspirations démocratiques d’Ihsane étaient aussi radicales que sa foi en la possibilité d’une transition que faciliterait l’ANP en s’en tenant à une stricte neutralité entre les différents acteurs politiques. Tous ses amis ne sont pas d’accord avec lui là-dessus, et pour certains, cette opinion se nourrit moins de potentialités réellement existantes que de son optimisme proprement inépuisable. Mais quoi qu’on en pense, elle dit le contraire de l’image que donne de lui la propagande, franche ou insidieuse, qui le figure en partisan de la démocratisation à l’irakienne, sous le parapluie de l’intervention étrangère.

Yassine Temlali