HELIOPOLIS… Un film d’histoire, d’engagement et d’amour - Radio M

HELIOPOLIS… Un film d’histoire, d’engagement et d’amour

Info Radio M | 03/06/21 15:06

HELIOPOLIS… Un film d’histoire, d’engagement et d’amour

Première réalisation cinématographique de Djaffar Gacem, connu pour ses feuilletons à succès à la télévision, Héliopolis est basé sur des faits historiques. Le réalisateur se défend toutefois d’avoir fait un film documentaire.

Le film de Djaffar Gacem, produit par le CADC avec le soutien du ministère de la Culture et des Arts, a été écrit entre 2012 et 2016, son tournage a duré jusqu’en 2018 et son avant première a eu lieu en novembre 2020. Le rythme de réalisation est pratiquement dans le temps long des mouvements de l’histoire. Ce qui explique certainement le peu de productions cinématographiques et l’engouement que suscite chaque film qui sort en salles.  

Héliopolis mérite vraiment qu’on s’y intéresse notamment en ce qu’il a d’innovant. C’est un film très en prise sur l’Histoire des historiens, en ce sens qu’il raconte un moment de l’histoire d’Algérie en ses périodes les plus tendues : la veille du 8 mai 1945 à Héliopolis, une bourgade située à quelques kilomètres de Guelma. Ce village, comme toute la région de Guelma, de Sétif et de Kherrata, a connu une répression féroce suite aux manifestations qui se sont déroulées à l’appel des Amis du manifeste et de la liberté, juste à l’annonce de la fin de la seconde guerre mondiale. Les colons s’organisent en milices armées et lancent une répression meurtrière sans précédent contre les villageois. Des scènes reproduisent l’incinération des cadavres des victimes dans le four à chaux du domaine Lavie situé à 2 km d’Héliopolis ainsi que d’autres images emblématiques des exécutions sommaires que le système colonial a commises.

Héliopolis est également le premier film, de fiction, qui fait camper le rôle de Ferhat Abbas animant un meeting des AML. Un intérêt particulier est accordé à la réalité historique dans ce qu’elle a de factuel – lieux, événements, et acteurs de la période, à l’image de André Achiary, sous-préfet de Guelma, à l’époque dépendante du département de Constantine.

Djaffer Gacem se défend contre la critique qui considère Héliopolis comme un film documentaire. Le respect des faits historiques est d’autant plus important dans un film qui retrace des moments de la construction du mouvement national qui n’ont jamais été racontés par le cinéma. Ce même respect contribue à une autre dimension du film qui travaille à réduire les héroïsations classiques qui fondent le récit national.

La dimension historique, relativement privilégiée dans la narration, laisse une bonne place à la « petite histoire ». La saga familiale des Zenati, notables musulmans, propriétaires terriens et relativement intégrés dans l’establishment colonial local qui croient encore aux capacités du système colonial à assurer une intégration des « indigènes » dans le « système démocratique républicain » et humaniser la dure loi du colonat. Les croyances des ainés, objet de conflits entre les générations, ne résistent pas à la dure loi des faits : même riche, intégré, instruit et brillant, le jeune Mahfoud, fils unique de Mokdad Zenati, ne sera pas accepté à l’école polytechnique. Le drame personnel du jeune homme va converger avec celui de tous les algériens qui espéraient que la victoire des alliés contre le nazisme allait ouvrir une ère nouvelle.

Les fondations familiales vont être ébranlées par le vent nouveau qui souffle sur l’Algérie : la naissance du mouvement indépendantiste qui va attirer le jeune Mahfoud et en contre jour, l’attirance très discrète qui semble naitre entre la fille de la maison, la bien nommée Nedjma, et Bachir le palefrenier de la famille. De ce point de vue, le film montre très bien le vacillement des anciennes certitudes, à l’image des relations amicales dans le camp « indigène » entre assimilationnistes et indépendantistes, dans le camp des colonisateurs, entre colons et petits blancs, et enfin entre les élites indigènes et le système colonial.

Les écarts se creusent entre les fortes identités en présence, fussent elles juste naissantes pour certaines. Les événements du 8 mai 1945 en sont une matérialisation édifiante. Pourtant le film ne tombe pas dans le manichéisme. Il garde une certaine place à une lecture clairvoyante et « apaisée » de la société de l’époque. La rupture totale entre les colons et les indigènes rend l’affrontement inéluctable. Les dernières images montrent Nedjma la survivante des Zenati et Bachir le palefrenier fuyant la cité du soleil. C’est probablement l’histoire d’une Algérie nouvelle qui se construit sur l’amour discret de deux de ses enfants pourtant si éloignés l’un de l’autre.

Said Merad

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