Guerre d’Ukraine, le retour de la « novlangue » | Blog - Radio M

Guerre d’Ukraine, le retour de la « novlangue » | Blog

JaffarLakhdari | 18/03/22 16:03

Guerre d’Ukraine, le retour de la « novlangue » | Blog

Par Jaffar Lakhdari

« L’invasion russe de l’Ukraine est un crime de guerre majeur, au même titre que l’invasion américaine de l‘Irak et l’invasion de la Pologne par Hitler et Staline en septembre 1939.» Noam Chomsky

La guerre déclenchée par la Russie contre l’Ukraine est un basculement majeur aux innombrables conséquences. Une large partie de l’opinion internationale, toutes tendances confondues, condamne cette agression. Cependant on entend dans les pays du sud, en particulier en Algérie, des voix qui soutiennent que cette guerre est une contestation de l’ordre occidental incarné par l’OTAN.

Des voix qui transforment l’agresseur en agressé, la guerre en « opération militaire », les résistants en « néo nazis » et un régime d’oligarques en défenseur des opprimés, dans la pure tradition de ce que Georges Orwell appelait la «novlangue», l’inversion de sens du langage totalitaire qui a vocation à neutraliser l’esprit critique

Chacun ses victimes, chacun ses combats entend-t-on par ailleurs. La Palestine, les guerres d’Irak menées ou soutenues par les forces de l’OTAN, devraient justifier aux yeux de certains, une réserve sinon une neutralité bienveillante à l’égard du partenaire russe victime de l’agressivité et de la guerre de communication de l’occident.

Cette posture et ces contradictions renvoient en fait à une longue histoire. Tout au long de son existence l’URSS, dont beaucoup considèrent que la Russie actuelle est la continuation, a toujours eu un double aspect de pouvoir libérateur et d’oppresseur. Et pour certains le premier justifiait la second.

En pleine répression soviétique de la révolte hongroise en 1956, Jean Paul Sartre eu ce mot qui résume bien ce positionnement : « il ne faut pas désespérer Billancourt », entendre, il faut taire les critiques pour ne pas affaiblir le front contre « l’ennemi principal ».

URSS, entre double posture et imposture

Un bref rappel historique est nécessaire pour comprendre, en partie, les raisons de l’abstention de certains pays du sud, face à une invasion avérée et le statut, l’image particulière, que continue à avoir la Russie au-delà de l’URSS, ce que les pays occidentaux ont du mal à saisir.

En 1936 l’URSS fut ainsi la seule puissance à s’engager militairement au côté de la république espagnole agressée, au moment où toutes les démocraties occidentales restaient bras croisés. Ce fut en même temps la période des procès de Moscou, des grandes purges, de ce que l’écrivain Soljenitsyne allait appeler l’archipel du Goulag, qui succédaient aux famines dévastatrices en Ukraine et au Kazakhstan qui firent des millions de morts et que la mémoire nationale ukrainienne a conservé sous le nom d’Holodomor.

En 1939, l’URSS signait un Pacte avec l’Allemagne nazie qui permettra à cette dernière de n’avoir à combattre que sur un front à la fois et de l’emporter, à l’ouest. Dans le même temps, l’URSS échaudée par l’attitude des démocraties tant pendant la guerre d’Espagne que durant la crise tchéquoslovaque, se préparait seule à l’affrontement décisif en mobilisant toutes ses ressources au service d’un gigantesque programme d’armement. C’est ce programme qui lui permettra de gagner la guerre et de sauver le monde, aux prix de sacrifices qu’aucun autre peuple n’a eu à subir à ce jour.

En 1956, l’URSS écrasait la révolte hongroise à Budapest, mais dans le même temps menaçait de frappe nucléaire la France, la Grande Bretagne et Israel s’ils ne stoppaient pas immédiatement leur expédition coloniale en Egypte dont l’un des objectifs était de neutraliser le soutien principal du FLN à l’extérieur.

En 1968 les forces du pacte de Varsovie envahissait la Tchéquoslovaquie pour y imposer une direction soumise, à la tête de cet état, mais dans le même temps apportaient un soutien militaire et diplomatique décisif à l’insurrection vietnamienne qui combattait la première puissance mondiale.

Dans les années 80, l’URSS avait la figure du général polonais Jaruzelski qui réprimait le syndicat Solidarnosc mais était la seule puissance à apporter un soutien politique et militaire aux militants africains qui combattaient l’apartheid en Afrique du Sud, à l’Angola et au Mozambique qui devaient affronter cette puissance et ses soutiens occidentaux à peine discrets.  C’est encore le « camp socialiste » qui soutenait l’insurrection sandiniste contre la dictature sanglante de Somoza dont F. Roosevelt aurait dit : « c’est un salaud, mais c’est notre salaud ».

Pour beaucoup ces luttes et ces contradictions du passé résonnent encore, au point qu’ils voient dans la guerre d’Ukraine une prolongation de ces combats et appliquent à Poutine l’expression de F Roosevelt…

Poutine, velléités staliniennes

La Russie de Poutine, il est vrai, entretient une certaine confusion entre ses références à l’URSS, dont les symboles continuent d’orner les édifices, à l’héroisme célébré de l’armée rouge de la « grande guerre patriotique » (dont les membres continuent à utiliser le terme « tovarich »), mais aussi à la Grande Russie celle des Tsars Pierre le Grand et la Grande Catherine qui ont bâti, par la conquête militaire, le plus grand empire continental depuis celui de Gengis Khan.

La Russie cependant n’est pas l’URSS et à bien des égards, elle est dans son principe même, son strict opposé. La Russie ne porte plus une vision alternative de la société, c’est aujourd’hui un pays capitaliste adossé à une rente et dirigé par une richissime oligarchie. L’idéologie dominante du pouvoir russe est un national populisme exaltant la mission du peuple russe, slave et chrétien orthodoxe. Quant à ses engagements internationaux, du soutien armé aux dictatures, en particulier dans le monde arabe, aux guerres de Géorgie et d’Ukraine, le moins que l’on puisse dire est qu’ils sont loin les combats « progressistes » d’antan. Du reste, toute l’extrême droite occidentale ne s’y est pas trompée, elle qui voue un véritable culte au maître du Kremlin.

En fait, nous touchons là un point nodal du débat politique en Algérie. Beaucoup voient dans l’« occident » l’ennemi héréditaire et dans l’OTAN son incarnation contemporaine, succédant aux croisés d’avant-hier et aux colonisateurs d’hier. Ils jugent donc à l’aune du positionnement de cette organisation, l’attitude à adopter.

Si Poutine affronte l’OTAN c’est qu’il a raison, peu importe ce qu’il peut être par ailleurs. Ce n’est pas tant l’identité des dominés qui comptent que celle des dominants. Même si dans cette optique si peu « universaliste », les victimes sont proches culturellement.

Exit ainsi, les dizaines de milliers de victimes tchétchènes du massacre de Grozny, les dizaines de milliers de victimes syriennes d’Alep, les milliers de Kurdes gazés par le régime de Sadam, le million d’Ouighours en camp de rééducation, les dizaines de milliers de Bosniaques ou d’Albanais massacrés par les nationalistes génocidaires serbes. Le nom de Sebrenisca n’interpelle pas grand monde et il y en a même, comble du comble, qui citent l’action de l’OTAN qui a mis un terme au règne sanglant de Miloscevic, comme exemple de l’interventionnisme de cette organisation.

Mais il y a plus grave. Le mouvement citoyen qui réclame la démocratie en Algérie, l’Etat de droit, l’indépendance de la justice, des vraies institutions, l’équilibre des pouvoirs, le respect des droits de l’homme parmi lesquels les libertés publiques et individuelles … à l’instar des autres mouvements citoyens dans le monde arabe, se réfère explicitement à des valeurs et des modes de gouvernance qui ont vu le jour en occident et sont incarnés dans leurs institutions. Il y a cependant aujourd’hui un discours alternatif qui rejette ce modèle au nom d’une singularité refusant toute idée de droits universels assimilés à une forme nouvelle d’impérialisme.

Cette vision accueillie avec beaucoup de sympathie par les régimes autoritaires, mais pas par les sociétés civiles qu’elles écrasent, permet de développer une approche qui fait des mouvements pro démocratie, une espèce d’émanation de cette nouvelle domination. C’est la thématique de Ben Saada dans son pamphlet « Arabesque ». Dans cette approche il y a la bonne ingérence, telle celle de la Russie en Syrie au secours de la dictature et la mauvaise, celle qui conteste l’autocratie en exprimant son soutien aux mouvements pro démocratie.

La vraie question que posent ces positionnements ambivalents vis-à-vis de cette invasion est donc, quelle démocratie voulons-nous, quelles libertés voulons-nous, quelle société voulons-nous ? 

De Lénine à Poutine, les imbroglios de l’Histoire

Lénine disait de la Russie, gigantesque empire regroupant des dizaines de nationalités et ethnies, qu’elle était la « prison des peuples ». L’URSS avait alors bâti une fédération de républiques reconnaissant dans une architecture complexe, les nationalités, les ethnies et les particularismes. Toutes les identités étaient encouragées à s’exprimer dans leur singularité, les républiques avaient le droit formel de sécession. Au sein de l’ONU l’URSS, avait même demandé et obtenu deux sièges supplémentaires, deux représentations autonomes pour les républiques de Biélorussie et …d’Ukraine.

Ce droit de sécession et cette autonomie était bien sûr fictifs, mais au sein de ces Républiques et territoires autonomes ont pu se développer un esprit national qu’Helene Carrere d’Encausse a bien décrit dans son ouvrage « l’Empire éclaté ».

A la fin de l’URSS, certaines républiques ont appliqué le droit formel de sécession par rapport à la Communauté des Etats Indépendants (CEI qui succède à l’URSS), devenant des Etats souverains officiellement reconnus au terme de referendum d’autodétermination comme en Ukraine en 1991 où plus de 90% de la population a voté pour l’indépendance.

Dans son discours précédent l’invasion de l’Ukraine, Poutine est revenu longuement sur cette évolution, accusant Lénine d’être à l’origine de cette scission « artificielle » entre l’Ukraine et la Russie. Il a aussi réactualisé la doctrine Brejnevienne de la souveraineté limitée des états périphériques, au nom de sa vision de la sécurité de la Russie.

Cependant, aucune voix en Algérie, parfois même réputées raisonnables comme celle de Lahouari Addi qui dans sa dernière contribution au journal Liberté écrit je cite « si un animal se sent menacé il attaque pour se défendre et pour défendre son territoire. C’est à la lumière de cette grille anthropologique que doit être lue l’invasion de l’Ukraine par la Russie. », aucune donc ne prend en considération la culture politique des pays d’Europe centrale qui eux en revanche ont de bonnes raisons de se sentir menacés.

Des massacres de Katyn en Pologne (1940), a l’holodomor en Ukraine (années 30) en passant par la déportation des Tatars de Crimée (1945), aux interventions armées à Berlin (1953), Budapest ( 1956), Prague ( 1968) , guerres de Tchétchénie, de Géorgie, annexion de la Crimée…pour n’évoquer qu’une partie des drames récents, constituent le fondement réel et non illusoire de ces craintes.

Personne donc , dans nos contrées, ne prend en considération les craintes légitimes de ces nations par rapport à la Russie de Poutine, fondement véritable de leur supplications, le mot n’est pas trop fort , pour rejoindre l’OTAN, c’est à dire bénéficier de la protection du parapluie américain. Le traumatisme de Munich (1938) ayant érodé la confiance de ces pays dans une garantie européenne.

Ces petits pays ne sont pas des puissances nucléaires et connaissent par leur histoire le  danger d’une Russie impériale. L’invasion russe de l’Ukraine a réveillé toutes ces peurs.

Ils n’oublient pas que le mémorandum de Budapest 1994 signé par trois puissances majeures dont la Russie, au terme duquel l’Ukraine renonçait à son arsenal nucléaire ( le troisième au monde alors )  moyennant la garantie de sa sécurité et de son intégrité territoriale, a été bafoué par la Russie qui a annexé la Crimée. Sa neutralité qu’impliquait cet accord assorti de garanties, ne l’ont pas protégé.

Poutine, résurgence de l’URSS ou de l’empire russe ?

L’agression russe, plus grand pays du monde qui n’est nullement encerclé, si du moins les mots ont un sens, n’est en aucun cas expliqué par une quelconque menace s’agissant de la première puissance nucléaire au monde disposant de toute la panoplie d’armes nucléaires, permettant d’annihiler en moins d’une heure tout ennemi potentiel quel qu’il soit.

Plus vaste territoire au monde, héritage de son expansion impériale, elle dispose en outre d’une exceptionnelle profondeur stratégique qui a du reste sauvé la Russie à deux reprises dans son histoire récente (1812 et 1941).

La réelle motivation de Poutine qu’il exprime clairement du reste dans ses discours, est la restauration de l’empire et est très curieusement ignorée par ces commentaires.

Les conseils prodigués aux pays limitrophes d’accepter un statut de neutralité (aucun pays voisin du « diable » américain n’est neutralisé) sont battus en brèche par la réalité de ces pratiques impériales d’un autre âge.

Le résultat est qu’aujourd’hui la Suède et la Finlande , pays jusque là neutres, envisagent de renoncer à leur neutralité et de rejoindre l’OTAN. Le résultat est que l’Allemagne réarme massivement. Le résultat est que l’OTAN sort plus renforcée et plus légitimée que jamais, aux yeux des populations européennes.

La fin de l’URSS signifiait la fin de l’empire russe. Poutine ne s’y est pas résolu et veut, sa puissance retrouvée, le reconstruire. Il veut en outre un retour à un monde multipolaire géré par quelques puissances, où chacune agit comme elle l’entend dans sa zone d’influence. Projet étranger aux intérêts des nations qui aspirent à un ordre international multilatéral et rejettent tout esprit de domination impérial d’où qu’il vienne.

Les sondages disent que pour l’heure, une majorité de Russes est favorable à l’invasion, présentée comme une « action défensive ». Le peuple russe est, et restera, un peuple ami. On n’efface pas l’histoire. Mais quand un ami a tort, c’est une preuve d’amitié que de le lui dire.

J. L.

PS: les intertitres sont de la rédaction

Illustration: Le Tsar Alexandre III et Poutine