L’historien Hosni Kitouni à Radio M: "Il faut libérer la société d’un Système devenu mortifère" - Radio M

L’historien Hosni Kitouni à Radio M: « Il faut libérer la société d’un Système devenu mortifère »

Info Radio M | 21/07/21 15:07

L’historien Hosni Kitouni à Radio M: « Il faut libérer la société d’un Système devenu mortifère »

Le débat public connait ces derniers temps un climat anxiogène autour des questions liées à l’histoire de l’Algérie. Marquée souvent par des tensions et des échanges violents et conflictuels, cette question fondamentale concernant le récit nationale est sujette aussi de divers instrumentalisations. Radio M a interrogé l’historien et chercheur associé à l’Université d’Exeter (Angleterre), Hosni Kitouni, afin d’éclaircir ceraines zones d’ombre. L’auteur de la première monographie sur la Kabylie orientale (L’Harmattan, et Casbah, 2013), ainsi que « Le désordre colonial, l’Algérie à l’épreuve de la colonisation de peuplement » (L’Harmattan et Casbah en 2018), nous décortique dans cet entretien les enjeux autour de cette guerre des mémoires. Il estime qu’ « il ne peut y avoir de débat serein et productif sur l’histoire, si le débat en général dans la société est muselée. »

Propos Recueillis par Imad Boubekri

Dans un moment crucial de la vie politique de l’Algérie, les questions historiques reviennent comme un moteur de mobilisation, un repère mais aussi comme un sujet d’antagonismes parfois violent. L’enjeu concerne-t-il le passé, le présent ou l’avenir ?

Derrière ce qui apparait comme des controverses sur l’histoire, c’est au contraire des questions au présent et à l’avenir qui interpellent, mais de manière détournée, interrogeant un discours, des symboles, des figures historiques. C’est en somme une révolte contre les pères qui ne dit pas son nom, avec cette particularité que le débat porte en lui-même ses propres limites.

Certes les interventions sont nombreuses et paraissent contradictoires, Ait Hamouda contre Bengrina, Hend Sadi contre Lahouari Addi, au fond elles ne le sont pas, et elles resteront aussi confuses tant que des « officines » continuent d’intervenir pour manipuler l’opinion publique. On ne sait vraiment pas qui est qui, qui parle au nom de qui ? Si ces controverses surviennent de manière cyclique, c’est aussi qu’au fond, elles trouvent écho au sein de la société. On a parlé récemment de généraux à l’initiative dans la campagne « Novembria-Badissiya », cela interpelle sur la sincérité du débat et son sens véritable tout en révélant un malaise réel par rapport à une doxa nationale qui ne fait plus unanimité. L’a-t-elle jamais fait ?

Le débat restera donc anxiogène, tant que des institutions de l’État continuent d’y intervenir  et  il est impossible dans ces conditions de déterminer la part exacte de spontanéité et de manipulation et par conséquent impossible aussi d’avoir une photographie vraie de l’état de l’opinion, de ses tendances fortes. Le « viole des foules », ce qui prépare au fascisme, c’est aussi ce genre de manipulations insidieuses et malfaisantes menées par des cercles non identifiés.

Mais est-ce à dire que les controverses cycliques sur l’histoire sont toutes préfabriquées ? Évidemment que non, je crois que la société, les jeunes surtout, tourne le dos au récit officiel, à ses symboles, à ses figures. Le pouvoir en place a tellement usé et abusé de la légitimation historique qu’il en a usée les cordes. D’autant plus efficacement que le comportement social, l’éthique publique, la conduite des élites contredisent de manière scandaleuse les valeurs censées être portées par le récit national. Où est l’esprit de sacrifice, où est le service de l’intérêt collectif, où est l’amour de la patrie, où est le nationalisme quand 20 ministres et 30 généraux sont en prison pour faits de corruption ? Or ce sont ces mêmes gens qui, hier encore, discouraient sur l’amour de la Nation au nom des chouhadas. Le Hirak leur a répondu votre nationalisme n’est pas le nôtre.  Mais les questions que cela pose vont bien plus loin du simple récit national. 

Nous traversons sans doute la crise la plus grave de notre histoire, elle arrive à un moment où l’humanité souffre d’un déficit d’espérance. Les grands idéaux humanistes sont morts, tués par le libéralisme impérial triomphant. Les États-nations nés des soubresauts des décolonisations, qui semblaient être la panacée pour donner aux peuples pain et liberté, se sont avérés être des coquilles vides destinées à perpétuer les relations coloniales en pire. Le monde est malade, et l’Algérie l’est encore plus.   

Nous subissons donc les contrecoups d’une crise générale doublée d’une crise systémique interne. L’immense problème c’est notre déficit intellectuel collectif. Nous ne sommes plus capables, faute d’instruments et de cadres, d’analyser et de comprendre prospectivement ce qui se passe et de nous projeter vers l’avenir. Comparativement aux années soixante-dix, nous sommes moins outillés, non faute d’expertises individuelles, mais de cadre de concertation entre décideurs et compétences nationales. Les dirigeants, tous ordres confondus, manifestent une peur atavique de la pensée innovante, de la critique, de l’interpellation, de la remise en cause, en raison notamment du délitement de l’État que l’on observe telle une descente en enfer. Les controverses historiques sont, dans ce contexte fortement anxiogène, en raison de ce que je viens de souligner.

Cette guerre de mémoire est-elle ordinaire ou actionnée par des cercles occultes aux objectifs inavoués ?

Oui, il y a certainement des acteurs de l’ombre, quelques apprentis sorciers qui tentent de manipuler les sentiments d’appartenance culturelle ou religieuse pour susciter la zizanie, croyant que par ces moyens ils vont briser les solidarités transversales.  Mais si ces questions trouvent du répondant, c’est que dans la société il y a une prédisposition à se les poser, elles répondent à des préoccupations réelles. Prenons le cas de la controverse sur l’Émir. En décidant en 1966 de rapatrier la dépouille de l’Émir Abdelkader et de l’enterrer entre Ben Mhidi et Didouche au cimetière d’El Alia, en lui érigeant une statue équestre à la place Bugeaud, devenue du même coup place l’Émir, Boumediene l’a consacré tout à la fois comme héros national comparable à Ben Mhidi et fondateur de l’État algérien. Comment un homme qui a certes combattu l’armée française durant 15 ans, mais est devenu ensuite « l’ami de France », peut-il symboliser l’esprit libérateur porté par nos chouhadas ? Il y a là une contradiction difficile à comprendre pour un jeune d’aujourd’hui.  Or si la partie « héroïsme » de l’Émir est bien décrite par l’histoire officielle, la partie « ami de la France », y est ignorée.  Les   gens la découvrent au hasard de leurs lectures. Même si vous n’êtes la proie d’aucune malveillance, cette contradiction dans la vie de l’Émir vous interpelle d’autant plus en ce moment où la vie publique nous offre tellement d’exemple de duplicité dans la conduite de nos élites.

Comme nous devons avoir le droit de nous interroger sur la conduite des personnages historiques, nous devons aussi avoir celui de nous interroger sur nos dirigeants. A ce minima démocratique, le pouvoir, l’école, l’université, le savoir officiel disent non. La même logique qui préside à la conduite des dirigeants actuels s’applique à la lecture du passé, on peut donc considérer cela comme une constante de la culture politique dominante : les chefs sont parfaits, les médias officiels les présentent comme tels. C’est de cela que l’opinion publique n’en veut plus, du mensonge et de la duplicité aussi bien concernant les dirigeants actuels que ceux du passé. L’exemple emblématique est celui d’un certain ministre des Moudjahidines aujourd’hui exilé en France.

Pour revenir à l’Émir Abdelkader pourquoi doit-on, encore aujourd’hui, le considérer comme fondateur de l’État algérien, si son modèle d’État est autocratique, religieux et non séculier ? Sa position sur l’esclavage en outre contredisait l’esprit de son temps, le droit à la polygamie choque nos nouvelles mœurs, etc. Son échec à rassembler les tribus autour de son projet d’État doit être interrogé… Ses positions ultérieures opposées à l’insurrection de 1871, elles aussi interpellent…. Le portrait aseptisé qu’on a dressé de lui est anhistorique. Pourquoi sa figure devrait –elle être sacrée … Ceux qui interdisent le débat sur Abdelkader sont ceux-là mêmes qui interdisent le débat sur Boumediene et par déduction sur leurs propres parcours. Comme on demande aux dirigeants de redescendre sur terre pour être à la portée de leurs concitoyens, on veut aussi des héros à visage humain, plus proches de nous et de nos aspirations actuelles. L’histoire s’écrit et se réécrit selon les questions que posent au passé les gens du présent pour mieux engager leur avenir.

L’invective, l’insulte et le dénigrement dominent le débat surtout lorsqu’il s’agit des leaders charismatiques qui ont marqué notre vécu historique fut-il le plus lointain. Manquons-nous de travaux historiques suffisamment objectifs et consistants pour éclaircir ces questions d’ordre scientifique en premier lieu ?  

Cela vient de l’interdit et du manque de démocratie. Le pouvoir, les élites dominantes ont peur de voir leur propre légitimité remise en cause, si les valeurs et le récit qui l’a fondé sont contestés. Quand des questions d’histoire se posent au lieu d’ouvrir le débat, ils préfèrent recourir aux mêmes ingrédients, en appellent aux mêmes personnes, pour les mêmes tables rondes et pour asséner le même discours qui fait problème. En outre il y a un manque flagrant de publications académiques et de vulgarisation, les travaux historiens sont rares, tout cela fait que notre culture historique s’appauvrit de jour en jour. Le débat public se résume parfois à des énoncés produits ailleurs et portés par des Algériens. Les réseaux sociaux ont fait le reste, provoquant l’éclatement des courants d’idées et de pensée et donnant la primauté à l’individu aux dépens du groupe. L’anonymat encourage bien des lâchetés, des dérives et finalement installe une sorte d’habitus facebookien qui déteint sur le comportement général des gens.

Face à cette situation de plus en plus tendue sur les questions historiques, comment voyez-vous l’avenir du débat historique en Algérie ?

 Je crois que nous sommes devant un immense besoin social d’histoire, de connaissance du passé, d’une symbolique renouvelée qui tout à la fois nous attachent à notre pays, à son extraordinaire variété, nous restitue la richesse culturelle de notre peuple et ses figures populaires. Trêve de la violence et de l’héroïsme guerrier, place à d’autres figures plus humaines, plus vraies qui nous racontent quelque chose de différent, sans pourtant faire l’impasse de ce qu’a été notre passé, ses souffrances et ses terribles tragédies. Dans la guerre on parle toujours de celui qui porte l’arme et jamais de celui qui lui prépare à manger, transporte son barda, assure sa garde, en un mot du peuple vivant et combattant sans lequel aucune victoire n’est possible. Notre histoire officielle, celle enseignée, ignore les petites gens, la vie économique et sociale, le travail, le combat au quotidien, elle ignore Apulée, Saint-Augustin et la vie de Belkheir n’est pas enseignée. La microhistoire, l’histoire culturelle, pourtant essentielles comme sous-disciplines de l’histoire générale sont totalement ignorées. Que savons-nous de la vie locale, de l’organisation du travail, des traditions agricoles, des arts et métiers dans le temps anciens, tout cela fait pourtant partie de notre passé commun. Par exemple on parle souvent des enfumades des Riah, mais jamais de la tribu des Riah, a-t-elle existé, comment vivait-elle et qu’est-elle devenue après le fameux massacre. Voilà les vrais enjeux qui malheureusement ne sont pas pris en charge par l’université et voilà pourquoi au lieu de nous unir, l’Histoire nous divise, parce qu’elle ne raconte pas la vie du peuple, mais celle de héros triés sur le volet.

Que préconisez-vous concrètement pour recentrer le débat et solidifier la mémoire historique pour les Algériennes et les Algériens ? 

Il ne peut y avoir de débat serein et productif sur l’histoire, si le débat en général dans la société est muselée. Nous sommes collectivement aujourd’hui confrontés à un défi : libérer la société d’un Système devenu mortifère, instaurer un État de droit et consacrer toutes les libertés fondamentales. Cela veut dire concrètement qu’à l’avenir nul n’aura le droit d’instrumenter les institutions et les médias contre la volonté du peuple et à des fins contraires aux intérêts de la nation. Si ces conditions ne sont pas réunies, il va sans dire que nous continuerons à voir ces officines et ces médias instrumentés par des intérêts strictement privés à des fins de polluer le débat public, que ce soit par des questions d’histoire ou de toutes autres questions. Cependant dans l’immédiat, il y va du devoir des historiens honnêtes et des gens éclairés, de tenter de contrecarrer ces campagnes insidieuses en dénonçant leurs arrières pensées sournoises et leurs auteurs.        

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