En optant pour l’affrontement, Tebboune sait-il qu’il joue perdant contre le Hirak ? (El Kadi Ihsane) - Radio M

En optant pour l’affrontement, Tebboune sait-il qu’il joue perdant contre le Hirak ? (El Kadi Ihsane)

Info Radio M | 02/05/21 17:05

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En optant pour l’affrontement, Tebboune sait-il qu’il joue perdant contre le Hirak ? (El Kadi Ihsane)

Par El Kadi Ihsane

A la différence des deux premières, la 3e vague de répression en cours contre le mouvement populaire est entièrement assumée par le chef de l’Etat. Enjeu bien calculé ?

43 mandats de dépôt en été émis contre des acteurs du hirak, des manifestants ou des journalistes. Les cas de torture se sont multipliés. Les violences policières se sont généralisées. Les partis politiques légaux proches du Hirak sont menacés de dissolution. C’est le bilan d’un seul mois : avril 2021. C’est une réunion du haut conseil de sécurité, tenue le 06 avril dernier qui a donné la tonalité de cette vague de répression. « Les actes subversifs et les graves dérapages émanant de milieux séparatistes et de mouvances illégales proches du terrorisme, qui exploitent les marches hebdomadaires » ont été traités dans cette réunion et les cibles désignées. Rached et le MAK. Le communiqué du HCS évoque les représailles « de l’Etat ». Il implique directement Abdelmadjid Tebboune qui a donné « instruction pour l’application immédiate et rigoureuse de la loi en vue de mettre terme à ces activités non innocentes et à ces dépassements sans précédent, notamment à l’égard des institutions et symboles de l’Etat ».

Cette fois le chef de l’Etat est en première ligne sur la 3e vague de répression du Hirak. Il était non concerné par la première vague engagée par Ahmed Gaïd Salah en juin 2019 contre les porteurs de l’emblème amazigh puis contre les acteurs connus du mouvement à partir de septembre 2019 . Tebboune a partagé en co-responsabilité la seconde vague de répression, après avoir libéré plus de 70 détenus politiques le 02 janvier 2020. Le puissant chef de la DGSI, le général Wassini Bouazza, était aux manettes lorsque les incarcérations reprennent en mars 2020.

Etrangement, le seul dossier sur lequel Tebboune s’aligne publiquement sur les sécuritaires pour cautionner la répression est celui d’un journaliste, Khaled Drareni, qu’il qualifie de « khebardji » l’avant veille de la journée internationale de la liberté de la presse, il y a juste un an. Pour la première fois Abdelmadjid Tebboune assume le rôle public de donneur d’ordre de la répression. Il doit donc endosser politiquement les conséquences de ce bilan noir du mois d’avril 2021. Il ne paraît pas s’être demandé s’il avait les épaules assez larges pour un tel fardeau.

 Un emballage des sécuritaires

La première question qui vient à l’esprit est celle de savoir si le chef de l’Etat a été intoxiqué comme dans le cas de Khaled Drareni il y a un an ? Il y a de sérieuses raisons de le penser. Présenter le MAK comme une aile du Hirak est une invention de laboratoire sécuritaire qui vise l’embrouille, sans beaucoup de finesse. Le mouvement de Ferhat Mehenni est hostile à la Révolution du 22 février, et ne participe pas à son expression populaire, le Hirak.  

Dans le cas de Rachad, également l’invention d’un danger titanesque lié au terrorisme piétine après avoir fait recette. L’influence de ce mouvement politique d’opposition non violent et non théocratique, comme le montre sa plate forme de 2007, a été exagérée depuis deux ans pour effrayer les couches moyennes du mouvement populaire. Sa répression engagée en Algérie ce mois d’avril avec la tentative puérile de présenter à la justice une filière oranaise « subversive » de Rachad, a, comme prévu, un impact marginal sur la mobilisation populaire. Elle a été aussi peu convaincante, sur son factuel, que la séquence Dahdouhienne télévisée du trafiquant d’armes fournisseur présumé du MAK.

La cible cachée de la  3e vague de répression était tout simplement les citoyens qui continuent de revendiquer un changement démocratique durant les marches hebdomadaires et les leaders politiques et activistes qui travaillent donner un horizon à ce mouvement. Les détenus sont en gros les mêmes profils que ceux des deux vagues précédentes : manifestants, militants, professionnels des médias, lanceurs d’alerte. La motivation des sécuritaires d’engager cette nouvelle épreuve contre le Hirak peut s’expliquer par leur nervosité depuis la reprise des marches et les mots d’ordre qui dénoncent l’ex DRS comme « terroriste ». Les mots d’ordre contre les généraux ont en effet évolué et se sont précisés en slogans contre la police politique. Sans qu’il soit possible de conclure qu’il s’agit là d’une manipulation de Rachad afin de réviser les responsabilités dans les crimes des années 1990 dans un sens favorable aux islamistes. Dans le ressenti populaire au cœur des marches, se sont les pratiques contemporaines de « Antar » qui sont qualifiées de terroristes, après l’affaire Walid Nekkiche, et la chape de plomb que l’actuelle DGSI a posé sur les droits et les libertés.

La violence anti-populaire ne passe pas

Les rapports sécuritaires qui ont alimenté le communiqué du HCS et engagé la parole présidentielle l’ont rapidement conduit à une plus grande précarité politique. Abdelmadjid Tebboune semblait souhaiter lors de son discours du 18 février dernier, aller aux élections législatives dans un climat apaisé. A la différence de celui, étouffant, qui a entouré les présidentielles du 12 décembre 2019 et le référendum constitutionnel du 1er novembre 2020. Il se retrouve à la tête d’une campagne violente contre les droits humains et les libertés sans égal depuis le 22 février 2019. Comment a t-il pu inverser totalement son analyse de la situation ?

Passer de l’apaisement à la « guerre déclarée » comme le dit la déclaration publiée ce week-end par plus de 300 personnalités, citoyens et organisations, appelant à l’arrêt de la répression. Explication possible : Tebboune ne s’attendait pas au soir du 18 février, lorsqu’il annonce les élargissements dans les rangs des détenus politiques, à ce que les marches populaires redémarrent à l’occasion du 2e anniversaire du 22 février. Il se serait donc ravisé devant la vigueur « inattendue » du Hirak de la saison 2. Dans ce cas, les sécuritaires ne l’ont pas bien informé sur la disponibilité, largement vérifiée les mois précédents, des algériens à reprendre les marches aussitôt la contrainte sanitaire desserrée.

Si ces mêmes sécuritaires lui ont vendu, début avril, l’idée qu’ils sont en mesure de stopper les manifestations par la force, comme ils s’y emploient depuis plusieurs semaines, alors la suggestion « paranoïaque » peut légitimement  s’insinuer, et que Abdelmadjid Tebboune est, au mieux, mal conseillé, au pire, poussé à la faute politique. Car bien sûr, les conséquences désastreuses, déjà largement visibles, de cette 3e vague de répression anti-populaire, le sont d’abord pour la fonction présidentielle, déjà si peu reconnue dans le pays. Le recours à la violence contre les algériens ne passe pas.

La riposte populaire devant l’escalade de la répression a été remarquable en ce 115e vendredi de manifestations. Les élites du mouvement ont dépassé leurs hésitations tactiques et ont également réagi dans une déclaration commune forte qui « prend à témoin l’opinion nationale et internationale ».  Abdelmadjid Tebboune a t-il vraiment évalué sa capacité politique à rouvrir un nouveau front direct avec le Hirak alors que le feu fait rage sur le front social et le front sanitaire ? 

En suivant les préconisations des sécuritaires et en donnant des instructions pour mater « les dérapages », et ce au point d’engager la dissolution du parti politique légal de Zoubida Assoul, l’UCP,  et à menacer du même sort le PST, membres tous les deux du PAD et qui appellent au boycott des législatives du 12 juin prochain, Abdelmadjid Tebboune s’est totalement égaré dans son nouveau rôle de chef de guerre « intérieure ». Peut il encore retrouver sa connexion avec l’inspiration de son retour en politique le 18 février dernier ? 

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