Des avocats algériens et une irlandaise à Alger… ou le rêve illusoire d’une Algérie hors du monde - Radio M

Radio M

Des avocats algériens et une irlandaise à Alger… ou le rêve illusoire d’une Algérie hors du monde

Radio M | 10/12/23 14:12

Des avocats algériens et une irlandaise à Alger… ou le rêve illusoire d’une Algérie hors du monde

Un journaliste algérien s’est désolé, dans un post sur Facebook, du fait qu’il n’y avait que trois journalistes pour couvrir la conférence de presse organisée, samedi 9 décembre, par les avocat(e)s Mes Fetta Sadat, Noureddine Ahmine, Abdelghani Badi et Mostefa Bouchachi, à l’occasion de la journée droits de l’homme: “Seulement trois journalistes dans un pays où les droits de l’Homme ont terriblement reculé ces quatre dernières années et dans tous les domaines! Évidemment que je ne jette pas la pierre aux confrères, mais cela est symptomatique du climat de terreur qui règne dans le pays.”.

La conférence dont le compte-rendu est fait, ici sur le site ( https://radio-m.net/detention-provisoire-torture-istn-des-avocats-pointent-un-recul-des-libertes/= ) de Radio M évoque bien entendu des sujets graves comme la détention provisoire, la torture et les ISTN, ces derniers sigles sont devenus mondialement célèbre à force d’usage hors du cadre fixé par la loi. (Ceux qui le souhaitent pouvaient (et
peuvent toujours) voir la conférence de presse qui a été diffusée en direct sur les
réseaux sociaux).

Mais faut-il vraiment se désoler que les journalistes dans l’Algérie dite “nouvelle” ne soient pas venus couvrir l’évènement? La situation est telle qu’il faut peut-être s’en réjouir, la presse étant aujourd’hui dans une sorte d’obligation, non pas, d’assurer une couverture professionnelle des évènements, mais d’attaquer ceux qui sont supposés être les “ennemis” du pouvoir. Il y a des lustres, au siècle dernier, un
ancien ministre de la communication évoquait une ‘’ligne éditoriale de l’Etat’’ qui s’impose aux journalistes. Plus personne n’a repris par la suite la formule, mais elle existe toujours bel et bien. Et dans l’Algérie de 2023, un journaliste qui assiste à une conférence des avocats des détenus d’opinion sans trouver le moyen de les dénoncer ou de les vilipender faillirait à ses “obligations” envers la “ligne” de l’Etat.

Tant qu’à faire, tant mieux qu’ils n’aient pas couverts l’évènement sinon ils se seraient astreints à chercher des “mains étrangères”, des “complots ourdis” ou, dans le meilleur des cas, à faire dans le “Whataboutisme” qui est, selon la définition trouvée sur Wikipédia, “est un sophisme visant à dévier une critique par des références à d’autres griefs réels ou présumés”. Et les opportunités de déviation ne
manquent pas avec les horreurs infligées aux Palestiniens à Ghaza et en Cisjordanie avec l’appui de Genocide Joe Biden, président d’une démocratie en perdition qui a encore utilisé le veto contre une résolution pour le cessez-le-feu. Mais les avocats algériens qui défendent les libertés en Algérie dénoncent aussi le génocide en cours en Palestine avec la complicité active des USA lesquels ont, une
fois de plus, perdu toute autorité morale à parler de démocratie et des droits de l’homme. Le Whataboutisme ne marche pas, il est donc préférable que les journalistes Algériens qui exercent sous contrainte ne soient pas venus. Ils se sont évités ainsi l’épreuve pénible de devoir déformer des propos ou de médire sur des avocats qu’ils savent dignes de leur profession. Des femmes et des hommes qui, ainsi que l’a rappelé l’un d’entre eux lors de la conférence de presse, ne sortent plus, depuis 2019, “des couloirs de la justice, des arrestations et des procès”.

L’autarcie mentale, une coûteux aveuglement

Que dire de la manière dont les médias algériens, publics et “parapublics”, ont abordé la conférence de presse (et le rapport) de la rapporteuse spéciale des Nations unies pour les défenseurs des droits de l’homme, Mary Lawlor à l’issue d’un séjour de dix jours en Algérie? La couverture a été minimaliste dans le meilleur des cas et surréaliste pour la plupart des cas. Avec l’impression que les journaux algériens n’ont lu que la première page du rapport où il est effectivement question de la disponibilité des autorités. Mary Lawlor ayant été officiellement invitée par les autorités, les médias algériens ne l’ont pas insultée – ouf, c’est déjà ça, dira-t-on – mais ils ont fait dans l’occultation du se son constat, sans complaisance, de la
situation – de peur et de terreur – vécue par les défenseurs de droits de l’homme, ceux qui n’entrent pas dans ce qu’on appelle la “société civile ornementale” agréée par le pouvoir.

Bien entendu, les Algériens s’informent “ailleurs”. Ils ont même un accès direct au rapport préliminaire de la rapporteuse spéciale de l’Onu et ils peuvent lire sur le net les comptes-rendus qui vont au-delà des premières pages, des agences de presse et des médias étrangers.

https://www.ohchr.org/sites/default/files/documents/issues/defenders/statements/202 31205-eom-algeria-sr-defenders-fr.pdf

L’inutilité de la censure et de l’autocensure des médias saute aux yeux mais le cœur du régime algérien est marqué par une obsession contradictoire qui consiste à imposer une sorte d’autarcie mentale au pays alors que son économie est totalement extravertie, dépendante de ses ventes hydrocarbures. Le contact avec l’extérieur et l’étranger est vu comme un monopole du pouvoir, un interdit pour les gens ordinaires. Cela fonctionnait plus ou moins dans les années 70, cela est impossible à l’ère d’internet. Comment prétendre isoler les Algériens du reste du monde alors que le pays vend ses hydrocarbures et importe énormément, pour ne pas dire presque tout? Comment prétendre le faire quand nous avons une aussi importante communauté algérienne à l’étranger en contact permanent avec les leurs en Algérie? Cet esprit de “citadelle assiégée”, cette obsession du “contrôle” conduit au silence général – hormis la jactance des laudateurs – et au retrait de ceux qui ont la capacité de dire des choses importantes sur notre rapport au monde. A titre d’exemple, alors que les Emirats sont régulièrement attaqués dans les colonnes de certains journaux, les accords qu’ils viennent de conclure avec le Maroc sont quasiment passés sous le radar. Pourtant, il est question de projets importants, dont celui d’un gazoduc qui relierait le Nigeria au Maroc via l’Atlantique. Avec les capitaux émiratis, la faisabilité d’un tel projet qui concurrence le projet algérien devient plus grande. Faut-il se contenter de dire que les Emirats sont des méchants et d’occulter d’aborder une possibilité qui peut avoir de grandes conséquences pour l’Algérie?

Ihsane El Kadi – dont c’est le 351ème jour en prison – aurait abordé le sujet sans hésitation, comme il l’a toujours fait sur les thèmes importants qui engagent l’avenir du pays. C’est pourquoi il manque à la profession et au pays. Car l’autarcie mentale, qui consiste à occulter ce qui dérange, n’est qu’un aveuglement dont la facture ne peut qu’être lourde.

Mohamed Sahli