Biskra, reine des Zibans… «Deglet Nour», reine des dattes - Radio M

Biskra, reine des Zibans… «Deglet Nour», reine des dattes

Kamel Bouslama | 08/04/22 23:04

Biskra, reine des Zibans… «Deglet Nour», reine des dattes

Biskra, reine des Zibans, n’est pas seulement une ville, c’est une région qui possède l’une des plus belles palmeraies du pays, voire du monde : celle précisément de Tolga, bourgade notoirement connue pour sa fameuse variété de dattes, la «Deglet Nour», pourtant boycottée de façon inconsidérée par nos voisins de l’Ouest alors qu’elle est appréciée aux quatre points cardinaux pour sa finesse, ses qualités nutritives et ses apports énergétiques.  

Et puisque nous sommes à Tolga et qu’on parle de cette datte de renommée mondiale, autant dresser le portrait de celui que l’on considère, dans le Sud algérien, comme «le plus humain des arbres» : le palmier-dattier (phoenix dactylifera).

Hé oui, à Tolga comme à Ain-Benoui (sortie ouest de Biskra), on aime à répéter que le palmier-dattier doit être traité comme un être humain. «N’a-t-il pas une tête que l’on ne peut couper sans qu’il meure ? Des membres qui ne repoussent pas ?». On l’aime de si bien répondre à ce que l’on fait pour lui. Non seulement, dit-on, il nourrit ceux qui le soignent, mais il rend le bien pour le mal: «Jetez-lui une pierre, il vous envoie des dattes». De la variété «Deglet Nour» plus exactement. On le préserve, en certains cas, du mauvais œil, en suspendant à son tronc un crâne de dromadaire, un tibia de mulet, une vieille marmite trouée. Celui qui s’obstine à mal produire est menacé symboliquement : on fait semblant de se préparer à le couper.   

On ne se décide donc à abattre un palmier que s’il est vraiment malade, irrécupérable ou cassé par le vent. Car il participe à l’amour des hommes et à la louange à Dieu. Le murmure du vent dans ses palmes, observe-t-on, est une glorification du Maitre des mondes. Certains sont sacrés, marabouts, ornés de chiffons votifs, encensés. Quand on abat un palmier mâle, on place sur les femelles voisines, ses épouses, quelques unes de ses feuilles pour atténuer leur chagrin. Ces amoureux sont ombrageux; pour atténuer les crises de jalousie, – sans doute aussi pour des raisons plus techniques – on prend soin d’espacer les plants de cinq à dix mètres.

Particulièrement au printemps qui, dans l’oasis, est rempli d’un travail joyeux, sous le signe de l’amour cosmique qui épanouit les fleurs et fait tourner les étoiles. Cet amour cosmique est rattaché au principe unique de la piété musulmane: «La prière et le salut d’Allah sur notre Prophète Mohamed, chante-t-on en cœur. Palmier, tu es le palmier d’Allah. Le «chitane» (Satan), qu’Allah le maudisse ! Au nom du Dieu clément et miséricordieux. Je cherche un refuge auprès du Seigneur des mondes contre Satan le lapidé. Le palmier est le palmier du Seigneur…O Dieu ! Féconde-le et fais-le fructifier. Dans ta générosité ne le frustre pas de tes dons…Fais-moi vivre, mon Dieu, pour que je puisse manger de ses fruits !» 

«Les palmiers … peuvent être aussi malades d’amour»              

Les palmiers, dit-on, peuvent être malades d’amour. Un homme avait remarqué dans son jardin un arbre qui perdait ses fleurs, sans raison apparente. Un vieux jardinier consulté vit du premier regard que la «nakhla» se mourait d’amour pour le «dokor» qui lui faisait face ; Il réunit alors les stipes des deux arbres par une forte ligature, de façon que leurs palmes puissent s’entrelacer. Le palmier revint à la vie, ses fleurs ne coulèrent plus et les récoltes qu’il donna furent splendides. Quelques années plus tard, le propriétaire du jardin coupa le lien qui réunissait les deux arbres. La nakhla amoureuse se remit à perdre ses fleurs et à souffrir de consomption. Il fallut la «rapprocher» à nouveau de son époux pour la guérir.

«Viendra l’heureuse surprise : / Une colombe, la brise, / L’ébranlement le plus doux, /

Une femme qui s’appuie / Feront tomber cette pluie / Où l’on se jette à genoux…», dit encore Paul Valéry, sans se soucier d’un trop strict réalisme, car il n’est pas sûr que les dattes tombent si facilement. Mais la «Femme qui s’appuie» est à jamais gravée dans le cœur des musulmans. La parole incréée de Dieu elle-même La montre secouant le tronc du Palmier au pied duquel vient de naitre son Fils. Dieu peut changer les cœurs.

Deglet nour

Il peut féconder une Vierge, comme il a fait, au solstice d’hiver, mûrir des dattes sur un palmier non fécondé. «Les douleurs la surprirent auprès d’un tronc de palmier. «Plût à Dieu, s’écria-t-elle, que je fusse morte avant, et que je fusse oubliée d’un oubli éternel ! ». Quelqu’un lui cria de dessous elle : «ne t’afflige point. Ton seigneur a fait couler un ruisseau à tes pieds. Secoue le tronc du palmier, des «dattes mûres tomberont vers toi…». Elle alla chez sa famille, portant l’enfant dans ses bras. On lui dit : O Marie, tu as fait là une chose étrange. O sœur d’Aaron, ton père n’était pas un homme méchant, ni ta mère une femme «dissolue». Marie leur montra du doigt l’enfant pour qu’ils l’interrogeassent. «Comment, dirent-ils, parlerons-nous à un «enfant au berceau ? – Je suis le serviteur de Dieu, leur dit Jésus ; il m’a donné le Livre et m’a constitué prophète. Il a voulu que je sois béni partout où je me trouverai. Il m’a recommandé de faire la prière et l’aumône tant que je vivrai ; d’être pieux envers ma mère. Il ne permettra pas que je sois rebelle et abject. La paix sera sur moi au jour où je naquis, au jour où je mourrai, au jour où je ressusciterai ». C’était Jésus, fils de Marie, Parole de Vérité, celui sur lequel on dispute ». (Coran, XIX, 23-35.)  

Le plus «humain» des arbres 

Aussi strictement adapté à l’oasis que le chameau au désert, le palmier est également étrange et archaïque. Avec ses espèces d’écailles, ses fûts cylindriques immobiles et ses touffes échevelées, il a quelque chose d’antédiluvien, de carboniférien. Ses feuilles tamisent la lumière éclatante du soleil d’une façon qui n’appartient qu’à elles seules. Il est mâle (doukar) et femelle (nakhla) comme l’homme. Il a un cœur. Ses palmes ne repoussent pas plus qu’un membre coupé. Il n’est adulte et ne donne des fruits que vers la dixième-douzième année.

«Seul habitant des limites dernières ! / Il n’est plus de moissons, plus de maisons, / Plus rien ici ne respire et n’espère, / Que le palmier debout sur l’horizon / Et par-delà, tout se tourne en lumière», écrit à son propos le poète italien Lanza Del Vasto (Le chiffre des choses). 

Et, S’adressant plus particulièrement à l’arbre :              

«…Ton cœur d’écaille explose en un vert jet. / Arbre de gloire, et ce plumet léger / Cache ton miel et l’huile de tes moelles. / Ta tète d’astre est un panier chargé. / Le fruit descend du centre de l’étoile…»

Paul Valéry, poète français, lui consacre des stances tout aussi éloquentes: Est-ce dû à cette sorte de douce terreur, ce silence plein de richesses, cette paix presque attrayante, cette immobilité des palmes qui peuvent devenir une chevelure tragiquement agitée quand souffle la tempête de sable?

«Autour d’une même place / L’ample palme ne se lasse / Des appels ni des adieux. / Qu’elle est noble ! Qu’elle est tendre ! / Qu’elle est digne de s’attendre / A la seule main des Dieux !…»

«…Patience, patience, / Patience dans l’azur ! / Chaque atome de silence / Est la chance d’un fruit mûr !»                                                                                                                                                                           

On ne peut mieux dire d’un arbre dont le fût, long de quinze à trente mètres, évoque les colonnes des cathédrales et des temples égyptiens: «A quoi bon rêver, écrit à juste titre Emile Masqueray qui a séjourné dans la région, des temples de l’Egypte et des cathédrales du Nord ? Je suis là devant le modèle de toutes les architectures que les artistes de tous les temps ont imaginées pour emprisonner une idée divine».

Pour en revenir aux dattes proprement dites, celles de Laghouat sont tout aussi bonnes à l’échelle nationale, mais elles ne valent pas les dattes du M’zab, plus au Sud, encore moins celles de Tolga, de l’oued Ghir et du Souf. Contrairement à celles de Biskra, elles sont plutôt mollasses, fadasses, et ne se conservent pas. On n’y connait ni la prestigieuse Deglet Nour, ni la populaire et précieuse Deglet Ghar qui, comprimée avec ses noyaux, dans des sacs de toile, s’exporte très bien. Au même titre d’ailleurs que la Deglet Nour qui, en dépit de tout bon sens, vient d’être l’objet d’une ignoble cabale de la part de nos voisins de l’Ouest.

K. B.