Amnistie? Sept détenus marqueurs de l’ancrage hyper-autoritaire de «l’ère» Tebboune (El Kadi Ihsane) - Radio M

Amnistie? Sept détenus marqueurs de l’ancrage hyper-autoritaire de «l’ère» Tebboune (El Kadi Ihsane)

Info Radio M | 21/07/21 20:07

Amnistie? Sept détenus marqueurs de l’ancrage hyper-autoritaire de «l’ère» Tebboune (El Kadi Ihsane)

Une sélection. Sans doute discriminatoire de détenus politiques permet de mieux comprendre la politique carcérale contre le Hirak. Pas de femmes choisies parmi elle. On en reparlera plus tard.

Le départ de Belkacem Zeghmati du ministère de la justice et la nouvelle mesure de grâce présidentielle en complément de celle du 04 juillet a lancé une salve de spéculations politiques. Une politique carcérale contre le Hirak plus souple souhaitée par Abdelmadjid Tebboune aurait été contrariée par son garde des sceaux nommé par le Ahmed Gaïd Salah en juillet 2019 et incarnant une option hyper-répressive.

Cette lecture, avec ses variantes, balbutiée par certains observateurs résiste peu à l’examen des faits. La signature hyper-autoritaire du régime de Abdelmadijd Tebboune portée – jusqu’à quelles limites ? – par Saïd Chengriha, le Chef d’état-major, se retrouve ailleurs que dans cette péripétie des 101 libérations sur les 290 détenus d’opinion, puis des milliers de détenus de droit commun.

Le recours à la répression est un élément consubstantiel de son choix politique. Difficile de trouver un Tebboune « souple » favorable à la détente, opposé à un appareil sécuritaire et à un ministre de la justice nostalgique de la faucille de Ahmed Gaïd Salah.

L’échec de la feuille de route électorale et constitutionnelle du président a d’autant accentué se dépendance à la gestion sécuritaire et judiciaire de la vie publique que le mouvement populaire est resté constant dans revendication de changement démocratique pendant plus de deux ans. Cette dépendance à la détention arbitraire des prisonniers d’opinion fait désormais système.

Elle est régulée pour maintenir en situation de stress tous les secteurs de la société algérienne en voie d’autonomisation politique. Elle est la dernière caution détenue par le tandem Tebboune-Chengriha pour prolonger le pacte autoritaire de l’ère Bouteflika- Gaïd Salah. Cette dépendance à la répression est régulée selon un code non écrit. Le mouvement populaire ne doit plus avoir le sentiment qu’il peut aboutir au changement.

Et ceux qui peuvent alimenter ce sentiment, même indirectement, ne sont pas concernés, eux ou leur équivalent symbolique, par « l’assouplissement » post Zeghmati ou par un autre épisode « technique » de la régulation carcérale. Sept détenus emblématiques, deviennent, parmi d’autres, les marqueurs de cet ancrage dans l’autoritarisme dans lequel s’est coulé- comme dans du béton armé- la gouvernance Tebboune.

Ils viennent de secteurs différents : l’ANP (Ali Ghediri), Le Hirak pur (Brahim Laalami), l’opposition formelle (Fethi Gherras), le mouvement associatif ( Nacer Meghnine) l’économie (Nabil Mellah), les médias (Rabah Kareche), la Kabylie bien sûr (Hammou Boumediene) . Ils sont d’anciens ou de nouveaux détenus. Ils incarnent chacun à sa manière l’ambition d’une émancipation citoyenne et sont traités comme l’expression diffuse d’une dissidence terminale avec l’ordre ancien.

Brahim Laalami, vengeance de classe.

Il symbolise la dissidence lorsqu’elle s’empare de l’Histoire. Il ne doit pas ressembler à un gagnant. Le remarquable reportage portrait signé Said Boudour diffusé sur la chaine YouTube de Radio M permet de mieux comprendre pourquoi le régime de Tebboune s’acharne sur un jeune activiste qui incarne d’abord l’intifada contre le 5 e mandat de Bouteflika. Il le dit lui même, il est le miroir vivant de l’échec moral de l’autocratie et de l’oligarchie qu’elle a produit.

L’imaginaire populaire ne compartimente pas la voute céleste de ses héros. Brahim Laalami est indissoluble dans les retournements de conjoncture. Il envoie constamment le même message. « Vous avez échoué. Vous devez céder la place ». Réponse dans la seule période Tebboune, 30 affaires pendantes en justice. Un harcèlement démentiel. Avec, sans doute, une touche de haine sociale.

Les puissants ne supportent pas qu’un jeune plébéien dynamite leur piédestal. Un peu comme si le « marchand ambulant » Mohamed Bouazizi était resté vivant. Et que, la victoire de la Révolution reportée, le régime « mondialisé » de Benali devait être remplacé par celui d’un de ses premiers ministres, appuyé sur les sécuritaires. Bouazizi de héros populaire serait devenu, comme Laalami, le damné qui a commis le crime lèse majesté. Mohamed Tadjadit est bien une autre icône de détenus populaires du Hirak à classer dans cette catégorie. La vengeance de classe est souvent la pire.

Ali Ghediri, règlement intérieur

Il est le marqueur alpha. Un consultant de Radio M a eu cette sentence « Ali Ghediri libre, c’est une nouvelle campagne présidentielle qui commence le lendemain ». Il y’a peu de raisons de chercher ailleurs l’explication de son maintien en prison plus de deux ans, 18 mois sous la présidence de Abdelmadjid Tebboune.

La faiblesse du régime recomposé de l’après 12 décembre est telle qu’il n’a pas réussi à mettre un terme à une incarcération sans dossier et sans procès ; outrageusement transformée d’un règlement de compte – Gaïd Salah ordonnant le mandat de dépôt en juin 2019- en une protection de la présidence Tebboune – refus de suivre une décision de la cour suprême favorable au détenu.

Le général à la retraite, ancien DRH du ministère de la défense a été puni dans un premier temps pour ne pas avoir respecté la règle tacite selon laquelle l’ANP choisit les présidents pour les Algériens. Il s’est porté candidat en rupture de rang. Il a aspiré à une forme d’émancipation citoyenne, négligeant peut être un petit peu la pesanteur endogène de son milieu d’origine. Mais cette « punition » dure depuis 25 mois.

Aujourd’hui elle a un autre sens. Elle est le marqueur d’une incapacité de l’ANP à « affronter » politiquement un homme issu de son corps s’il se tient du coté du changement démocratique. Abdelmadjid Tebboune approuve.

Fethi Gherras, pas de jonction ancien-nouveau

C’est une nouvelle ligne rouge enjambée dans la panique. Il incarne une option perturbante : la possibilité de militer dans l’espace formel étriqué concédé depuis de longues années (parti légal) et en même temps d’en sortir stratégiquement pour aller à la rencontre d’un soulèvement populaire pacifique.

Dangereux. C’est le cas également bien sur pour les autres composantes du Pole de l’alternative démocratique (PAD) : l’UCP et le PST sont menacés de dissolution et le RCD subit des pressions équivalentes notamment à travers la personne de son leader Mohcen Belabbes. Son incarcération brutale paraît factuellement liée à l’évocation du dossier sulfureux de l’affaire Khalifa dans son versant ministériel.

Tout le monde a bien vu d’où était venue la charge. Un peu en signe avant coureur de l’affaire du chanteur oranais Bello. L’une des consignes sécuritaires du moment est que les mots d’ordre populaires sur la corruption ne doivent pas survivre à la suspension des marches du vendredi. Surtout s’ils sont exprimés par des élites politiques organisées.

Dans l’affaire Gherras, c’est aussi une tendance à la jonction entre l’opposition légale du temps de Bouteflika et la génération des acteurs indépendants qui ont émergé durant le Hirak et que le mandat de dépôt veut avorter. Fethi Gherras ressemble aux jeunes activistes du Hirak . Il transporte une si vieille tradition militante de gauche, en l’éloignant de ses impasses récentes. Il est un des viatiques de l’accumulation des luttes, du dépassement de la fracture éradicateurs- réconciliateurs, de la convergence du politique et du social, de la nouvelle conscience humanitaire fondement des libertés. Un prisonnier à enjeu. Une autre défaite morale pour ses geôliers.

Nacer Meghnine, la hantise du quartier populaire

Le virage hyper répressif de début avril 2021 a fait de lui et de l’association qu’il préside, SOS Bab El Oued, la cynique bande annonce de ce qui allait suivre. La volonté d’empêcher la poursuite des marches populaires allait conduire jusqu’à monter des affaires de toute pièce – celle d’Oran avec Mustapaha Kira en est une autre – afin de faire peur au réseau humanitaire de soutien aux détenus d’opinion.

Nacer Meghnine a eu droit en 2021 au traitement sécuritaire et médiatique du commandant Bouregaa en 2019. Avec cette fois, une tentative vainement factuelle d’identifier une main étrangère dans le complot contre l’Algérie de l’après Bouteflika. Le collectif des avocats du Hirak sait depuis qu’il n’y a pas huit personnes incriminées dans un dossier à l’empreinte sécuritaire gravissime, et que pour donner une tenue à l’accusation on a été jusqu’à mettre sous contrôle judiciaire un journaliste connu de la Chaine 3 pour avoir assuré des formations dans son métier pour le compte de SOS Bab El Oued.

Nacer Meghnine incarne dans un autre registre, le même enjeu symbolique que Fethi Gherras. Ceux qui ont « bénéficié » d’agréments, même avant l’ère Bouteflika, sont plus sévèrement punis d’avoir mis à disposition de la mobilisation populaire leur espace formel. Y compris si c’est pour la tâche élémentaire de soutien aux détenus, comme cela a pu être le cas avec SOS Bab El Oued.

L’association RAJ est bien sûr, et de loin, celle qui a le plus été châtiée pour avoir assumé cette convergence. Nacer Meghnine et SOS Bab El Oued sont le lieu emblématique d’une osmose naturelle entre travail associatif de proximité dans un quartier populaire et mobilisation nationale pour un bond en avant démocratique.

Il en existe d’autres dans les wilayas à travers le pays. Les sécuritaires, lancés fin mars-début avril- dans le nouveau plan de criminalisation du Hirak, ont choisi le marqueur Bab El Oued pour frapper l’imaginaire populaire.

Nabil Mellah, un autre possible empêché

Si la détention interminable de Ali GHediri interdit l’autonomisation des acteurs issus de l’ANP, et celle « spectaculaire » de Fethi Gherras veut confiner l’opposition nouvelle au silence et à la marginalité, celle de Nabil Mellah proscrit la citoyenneté engagée aux chefs d’entreprise.

Elle est symboliquement le marqueur sans doute le plus éloquent de la continuité du Bouteflikisme en mode dégradé. Les capitaines d’industrie pouvaient soit accéder aux différents cercles, petits et grands, des oligarques, soit se tenir « tranquille » et se concentrer sur le business. Nabil Mellah est le prototype transcendant d’un autre possible. Participer au développement économique du pays, Merinal est un champion national dans la pharmacie, et s’engager pour sa modernisation politique par la promotion des libertés, celle de la presse en premier, mais pas seulement. Insupportable lorsqu’un tel engagement citoyen consacre symboliquement un front sociologiquement très large en faveur du changement démocratique.

Nabil Mellah, réussite atypique dans l’industrie de la pharmacie, ancien président indomptable de l’UNOP, l’organisation des opérateurs du secteur, est celui qui porte, à son corps défendant, la jonction sociale de la revendication de l’Etat de droit et des libertés. Un CV encombrant pour la doxa autocratique qui interdit de prospérer, de redistribuer de la prospérité et de garder sa liberté de parole en Algérie Actionnaire, parmi 30 autres, et annonceur sur un média privé indépendant (Radio M), membre de Mouwatana en 2018, critique précis et pertinent de l’immobilisme de la gouvernance économique algérienne – aggravée sous « l’ère » Tebboune .

A punir. Le procédé judiciaire est anecdotique. Que d’autres capitaines d’industrie ne s’avisent pas à chercher la solution au développement de leurs investissements dans la réussite du Hirak et le changement démocratique. Enjeu clé. Archaïque.

Rabah Kareche, témoignage interdit

Il s’agit là d’un enjeu systémique. Le prisonnier du moment qui va l’incarner n’est pas le plus important. Le correspondant du quotidien Liberté à Tamanrasset ne pensait donc pas se retrouver dans le rôle d’un détenu emblématique de l’enjeu de la liberté de la presse lorsqu’il a couvert les contestations locales consécutives au découpage administratif. En route vers ses 100 jours de détention pour des articles de couverture de presse, Rabah Kareche succède à Khaled Drareni, Saïd Boudour ou Kenza Khettou.

Les médias et les journalistes qui les font ne doivent pas témoigner du basculement de l’Algérie depuis février 2019. Comme si cela était possible de le cacher. Le rouleau compresseur de l’intimidation avant même celui de la répression a retiré en vrac puis un à un les TV privées, puis les journaux papier, puis les médias électroniques, de la couverture des marches populaires, des procès des détenus, et de l’actualité politique de l’opposition.

Le mot d’ordre de la gouvernance de « l’ère » Tebboune est que la pression ne doit pas baisser. Rabah Kareche en fait les frais. Abdelmadjid Tebboune, toujours aussi cash lorsqu’il s’agit de la liberté de la presse, l’a endossé. « il a joué au pyromane » a t-il déclaré au magazine français le Point. Enjeu avéré. La presse doit s’aligner sur le standard de la propagande gouvernementale. Ou se taire.

Rabah Kareche qui va être jugé en première instance avant le 15 aout à Tamanrasset peut quitter la prison. Il demeure d’ici là, et au delà, symboliquement celui qui va rappeler aux journalistes combien ils sont précaires face aux cabales sécuritaires et combien le judiciaire est peu enclin à les protéger en s’abritant derrière le droit (qui ne prévoit pas la prison pour un délit de presse). Enjeu stratégique du projet hyper-sécuritaire. Pas d’indépendance pour les journalistes, celle des médias étant déjà confisquée.

Hammou Boumediene, suivez bien les wilayas du sud

Il fallait bien en arriver à un détenu « modèle » pour la région, depuis le temps – juin 2019 – que la Kabylie sert de thème recours à la Contre Révolution face au 22 février. Hammou Boumediene militant au long cours, porte parole du Rassemblement pour la Kabylie (RPK) est un dissident politique du MAK dont il ne partage pas l’évolution « indépendantiste » imprimée, au prix d’une crise organique, par Ferhat Mehenni. Le RPK se projette dans une Algérie fédérale avec autonomie des régions – pas seulement de la kabylie, comme mode de gouvernance décentralisée. Et donc il est pro-Hirak.

La cible idéale d’une cabale sécuritaire. Une affaire pour plainte en diffamation sur une des crêtes des Béni Douala, versant Ouadhias, a été détourné pour en arriver jusqu’à Hammou Boumediene et ses amis. Il fallait bien vite donner de « la chair » à l’escalade traitant de terroriste toute contestation qui sort du cadre de la constitution.

Hammou Boumediene est une figure sérieuse de la modernisation politique de l’Algérie. Il incarne la recherche citoyenne d’un équilibre entre l’Etat central et l’initiative locale à l’échelle d’une région. Les wilayas du sud de l’Algérie apportent depuis si longtemps et encore en ce moment, leur étincelante démonstration que l’Algérie doit être gouvernée différemment.

Pas seulement dans sa pratique démocratique et légale mais dans son approche des territoires et de l’inclusion locale. Une projection qui alimente le même réflexe phobique au projet hyper-autoritaire forcément hyper concentrateur. Comme pour l’indépendance des médias ou de l’entreprenariat à l’égard du pouvoir politique, l’autonomie régulée de la gouvernance des territoires vis à vis du centre est toujours intolérable. Enjeu figé. Détenu à valeur symbolique forte.

Lien invisible, l’autonomie des Algériens.

La politique carcérale entamée en juin 2019 face au mouvement populaire a développé une accoutumance systémique en l’absence d’issue politique négociée avec les acteurs du Hirak. Elle touche, constamment, toute la vie publique algérienne de manière calculée afin de maintenir sous la chape de plomb de l’intimidation l’ensemble des secteurs de la société algérienne favorables au changement démocratique exigé depuis février 2019.

Elle est le symptôme compulsif d’un repli hyper-autoritaire à la mesure de l’absence de projet politique d’ouverture. Les séquences « d’amnistie » deviennent de quasi non événement sur un volant de plus de 300 détenus d’opinion, régulièrement alimenté par de nouvelles incarcérations. La liste de sept détenus emblématiques est bien sûr arbitraire. De très nombreux autres noms pourraient y figurer.

Elle sert uniquement à montrer de manière un peu schématisée la nature globale et de plus en plus « inclusive » des cibles de la répression sécuritaire et judiciaire. Elle en établit un lien pas nécessairement visible.

L’autonomie des acteurs dans une société libérée est pourchassée comme une menace systématique, car elle est en train d’accoucher de la capacité des algériens à écrire leur avenir en toute liberté. Sans les tutelles héritées depuis l’indépendance du pays, mais incrustées au delà de leur date d’obsolescence en 1988.

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