A quoi sert la Grande Mosquée d'Alger ? (Blog) - Radio M

A quoi sert la Grande Mosquée d’Alger ? (Blog)

Info Radio M | 17/02/21 20:02

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A quoi sert la Grande Mosquée d’Alger ? (Blog)

La ville d’Alger s’est dotée, durant le règne de Bouteflika, d’un important programme de logements, d’un certain nombre de projets d’équipements publics et d’infrastructures urbaines. Aidé par une certaine aisance financière, le président aujourd’hui déchu s’est permis un programme urbain ambitieux, mais néanmoins nécessaire vu les besoins de la capitale en terme structurel, infrastructurel, d’espace public ou d’esthétique urbaine. Mais ce qui frappe d’emblée c’est surtout le peu d’effet et d’impact sur la formation de la métropole, son fonctionnement et sa structuration.

Parmi ces édifices qui ont émergé comme des champignons, sans grand intérêt urbain malgré la grandiloquence recherchée, il y a la «grande mosquée».

Située sur l’axe autoroutier le plus important de la capitale gérant le principal flux d’entrée et de sortie de véhicules, cette «grande mosquée», nouvellement inaugurée, reste inaccessible aux piétons et au voisinage. Pour aller prier ou tout simplement la visiter, il faudra emprunter, en voiture, une des brettelles, nouvellement crées à partir de l’autoroute. On y accède comme on accède à un aéroport.

A quels desseins sociaux, politiques, culturels obéit cette grande mosquée ?

Il y a divers desseins assignés à la construction de cette «grande mosquée». Déjà, le qualificatif de « grande » obéit à la recherche de grandiloquence qui abuse de grands mots, de grands traits de dessin et de grandes enveloppes financières. C’est l’expression de la mégalomanie de son commanditaire, à savoir l’ex-président déchu Bouteflika. Cette mégalomanie obéit aussi à des desseins idéologiques. Ils consistent à affirmer une identité religieuse d’une manière excessive, nourrir et caresser dans le sens du poil une religiosité dominante. Ce choix n’est politiquement pas neutre par ailleurs. Il s’inscrit dans une tendance nationale et régionale où l’action politique est dominée par des débats religieux et identitaires, qui s’autonourrit.

Que révèlent les choix du lieu de sa construction, de son caractère imposant et de son esthétique ?

C’est sur le plan urbain et architectural que l’enjeu est plus crucial. Car, la valeur d’un édifice/équipement, sa réussite ou sa fonctionnalité restent liées en dernière instance à sa place dans le territoire et dans la ville. Au-delà de sa fonction primaire ou de l’activité de base au quelle il est destiné, ici la prière, ce genre d’édifice remplit une fonction structurante dans la ville et son territoire, que ça soit au niveau de la forme urbaine et de son esthétique, que ça soit au niveau de sa fonctionnalité. Or sur ce plan ce projet de la « grande mosquée » est un échec.

Pour comprendre ce fait, il faut placer cet édifice dans un large programme destiné à transformer la capitale en grande métropole « attractive » par l’image. Ce programme a ses origines dans le « grand projet urbain » (GPU), projet du grand gouvernorat d’Alger au temps de Cherif Rahmani, poursuivi par son successeur au commande de la ville, entre temps redevenue Wilaya, le wali Md Kébir abdou1.

Cette attractivité par l’image est construite autour d’un certain nombre de projets porteurs. Certains sont réalisés et fonctionnels : l’université de médecine au « château neuf » à Ben Aknoun, l’université de l’économie et de gestion à Said Hamdine, le siège du ministère des affaires étrangère à Kouba-Annassers, l’extension de l’aéroport international à Dar-Elbeida ou encore l’opéra de Ouled fayet et cette « grande mosquée ». D’autres projets sont en cours de réalisation : le stade de Barraki et le complexe sportif de Douéra, l’aménagement de « Oued Ouchayeh» à El Harrach, la gare routière de Bir Mourd Rais…. Mais si tous ces projets sont nécessaires pour la capitale, ils restent tous, ou à une exception près, mal situé sans aucune valeur urbaine, car isolés des besoins réels de la ville en terme de structure et de forme urbaine. C’est l’image, être vue de loin par avion ou par voiture en roulant sur l’autoroute-, qui est favorisée.

En terme structurel, la ville d’Alger est en pleine mutation. Des anciennes périphéries sont en train d’émerger comme nouvelles centralités en changeant de dimensions : C’est le cas du quartier « Ruisseau » et tout le boulevard du « ravin de la femme sauvage », avec comme projet témoin de cette mutation, le pont qui relie Riadh el-Feth à Kouba, bien intégré par ailleurs sans ostentation ni esthétique « bling-bling ». C’est aussi le cas des quartiers du « val D’hydra » et de « sidi Yahia » ou encore de la jonction entre Ouled Fayet et Chéraga….Il y a des anciennes centralités qui ont besoin de consolidation : C’est le cas, pour ne prendre que quelques exemples, du boulevard Khemisti avec l’échangeur-parking Tafoura, actuellement dans un état de délabrement et qui gagnerait à être rattaché à la mer. C’est aussi le cas du morceau urbain « perspectif », dans la tradition de la Renaissance italienne, où s’articulent la place « Port Said », le TNA, le « marché de la Lyre » et boulevard Ourida Meddad ….placer ces projets dans ces lieux peut en effet changer l’image d’Alger qui en a besoin et la moderniser fondamentalement.

Le choix du site est donc crucial et déterminant pour l’implantation de ce genre de projets. Celles-ci obéit aux exigences de la ville et non aux aléas d’un choix de terrain aux grés des opportunités foncières et spéculatives, et encore moins aux envolées idéologiques ou esthétiques d’un individu quelque-soit sa position dans l’édifice politique du pays. Pour la « grande mosquée », le projet est pensé surtout pour satisfaire les desseins de l’ex-« fakhamatouhou » (sa majesté).

Chaque site ayant ses exigences, la ville d’Alger n’a pas besoin de bâtiment imposant par ses dimensions. C’est le lieu et les exigences structurelles et morphologiques de la ville et de son territoire qui sont la matrice de toute programmation urbaine et architecturale. Celle-ci ne relève pas d’un simple travail administratif obéissant aux montages surfaciques, financiers et fonciers. Les besoins fonctionnels de la population peuvent facilement être définis dans les lieux de proximités. Les besoins en aménagement urbain suivent en revanche la forme et la structure du territoire.

Vue sa position, cette « grande mosquée » ne peut être appréhendée et appréciée que visuellement, en voiture roulant sur l’autoroute, à l’instar d’autres projets de même envergure comme le ministère des affaires étrangères, l’opéra de Ouled Fayet ou l’université de Said Hamdine. Pour rendre accessible cette dernière par exemple, il a fallu, après coups, faire des aménagements et une structuration pénible et maladroite qui a transformé le quartier à statut périphérique et résidentiel, fermé et limité par l’autoroute, en un centre chaotique. De même pour l’opéra d’Ouled Fayet. Isolé dans les champs de Bouchaoui, accessible seulement par voiture, on pense lui aménager un village, histoire de donner un caractère urbain à sa monumentalité postmoderne.

Y a-t-il une attente populaire pour ce projet de « Grande mosquée » ?

A priori il n y a pas d’attente populaire pour ce genre de projet. Toutefois, il n y a pas d’enquêtes sérieuses ou de sondages pour définir les besoins et les attentes de la population. Mais, au-delà des exigences de la ville comme structure territoriale qui relève des analyses des spécialistes, les besoins de la population sont faciles à définir. On a autant besoin d’équipements sanitaires que d’équipements sportifs, de loisir, de transport ou encore culturels que cultuels. Mais, faire le choix de « grands projets » à l’image du grand aéroport ou encore de cette « grande mosquée » relève de l’ostentation gratuite.

Mais une fois que cette mosquée a pris sa place dans le paysage algérois, les opinions sont partagées. Il y a bien sûr ceux et celles qui y adhèrent. Dans la mesure où le débat s’est surtout situé sur le terrain religieux, l’opinion favorable est dominante, vu la religiosité ambiante et les débats identitaires. Mais sans engouement. Les professionnels ont malheureusement déserté la critique urbaine et environnementale pour se confiner aussi dans ce débat religieux et identitaire. On gagnera à ramener le débat sur les enjeux de la ville et de l’environnement, et bien sûr sur l’utilisation des deniers publics.

Sur ce dernier point, le montant de sa construction est particulièrement élevé, environ 900 millions d’euros, chiffre officiellement révélé et qui est à la charge des deniers publics. La question relève de la gestion des finances publiques par le pouvoir algérien, qui n’est pas à sa première forfaiture. La justice de cette « nouvelle Algérie », sous la pression du Hirak, doit se pencher dessus. Et là il faut un minimum de démocratie.

Nous pouvons toutefois souligner un trait positif : le style choisi. La modernité affichée est la bienvenue. Elle fera tache d’huile pour les futurs projets qui gagneront à se doter d’un peu de modernisme dans leur expression architecturale. Elle donnera un peu de fraicheur et de clairvoyance à ces mythes identitaires.

Mais, à part ça, la « grande mosquée » ne sert pas à grand-chose, notamment pour l’urbanité qu’elle est sensée générer.

Nadir DJERMOUNE, Architecte/urbaniste, institut d‘architecture et d’urbanisme, université Saâd Dahlab, Blida.

1 Voir à ce propos le numéro Hors-série de la revue « vie des villes », Juillet 2012, destinée à promouvoir « le plan stratégique d’Alger à l’horizon2030 »,

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